Interview de Jérôme Pineau (Bouygues Telecom)
Le 26/02/2008 00:02
Interview de Jérôme Pineau (Bouygues Telecom) : "Paris-Nice sera le vrai rendez-vous pour voir si le vélo commence à changer, et j'y crois."
C'est en voisin que Jérôme Pineau (Bouygues Telecom) est venu nous rendre visite vendredi dernier dans les locaux de la rédaction de Vélo 101. Un mois après sa reprise de la compétition au Tour Down Under, une découverte pour lui, le puncheur français ne cache pas son envie de bien faire dans les classiques ardennaises, dans lesquelles il a souvent côtoyé les meilleurs. Si les mentalités commencent à évoluer, comme il l'espère au plus profond de son cœur, Jérôme Pineau pourrait bien sortir un gros numéro au printemps. Il revient avec nous sur ses ambitions et sa vision du cyclisme.
Jérôme, vous avez fait votre rentrée au Tour Down Under avec déjà de belles places, comment vous sentez-vous ?
"Le Tour Down Under, ça a été un peu la découverte. Courir au mois de janvier, c'est la première fois que ça m'arrivait. J'ai beaucoup travaillé en foncier cet hiver, sans vraiment préparer le Tour Down Under. J'y suis allé un peu à la découverte. Ca s'est plutôt pas mal passé. J'étais toujours dans le premier groupe quand ça cassait. Il y a eu une étape difficile, mais j'étais devant. De retour en Europe, avec le changement de conditions climatiques, le Tour Méditerranéen a été un peu plus difficile. L'équipe a été un peu désunie dans l'étape du Mont Faron. J'ai dû faire beaucoup d'efforts en début de course et je l'ai payé par la suite. Dans l'ensemble, nous avons fait un bon travail collectif, nous avons tenté des choses. Nous avons retrouvé un peu les automatismes que nous avions perdus ces dernières années, et c'est bon signe pour la suite."
Vous n'étiez pas très enthousiaste à l'idée de reprendre la saison si tôt en Australie ?
"C'est clair que je n'étais pas du tout content. Je l'ai fait savoir. C'est ma façon d'être : je ne cache rien, je dis ce que je pense. Ca a toujours été comme ça. Après, une fois là-bas, il faut faire la course quand même. Je suis quelqu'un qui dit ce qu'il pense mais je reste très professionnel. Quand je suis sur une course, je vais jusqu'au bout et je m'engage à fond. J'ai fait ma course à 100 % de mes moyens du moment. Avec le recul, une rentrée en Australie n'est pas néfaste si on gère bien le départ et le retour. Mais c'est quand même compliqué d'enchaîner des températures de 35 degrés avec une météo à 18 degrés, passer de la grosse chaleur à la pluie. Et puis en Australie, ce n'est pas facile de rester concentré. Il y a la tentation de la plage, du soleil. Le Tour Down Under est une belle épreuve, mais je ne suis pas certain qu'elle ait sa place dans le ProTour."
D'un point de vue collectif, on a déjà beaucoup vu l'équipe Bouygues Telecom, victorieuse à plusieurs reprises depuis le début de la saison...
"Il y a en effet beaucoup de victoires mais il faut tout de même relativiser. Il faut savoir que sur les cinq victoires obtenues à ce jour, deux ont été acquises au Gabon par Rony Martias. C'est certes une course de plus en plus prisée, avec la présence de plus en plus d'équipes professionnelles au départ, mais ça reste une course au Gabon. On n'enlèvera pas ces victoires. Il faut gagner de toute façon. Je pense que les vraies performances notoires sont celles obtenues à l'Etoile de Bessèges avec Yuri Trofimov. C'est vraiment une belle victoire, avec la manière et la force de la jambe. Celle de Matthieu Sprick en Malaisie est également importante. Personne ne connaît vraiment le Tour de Langkawi mais ce n'est pas facile de gagner là-bas. C'est toujours très rapide. Les Asiatiques ont réellement un bon niveau et ils sont en pleine saison. C'est donc un bon début de saison mais ne nous enflammons pas."
Vous ne vous êtes jamais caché souffrir énormément des problèmes causés par certains au cyclisme, comment vivez-vous les affaires récurrentes ?
"Mon état d'esprit est toujours le même. On essaie de faire avec. Si je n'avais plus envie, je ne serais plus là. Je me suis toujours dit que le jour où j'en aurai vraiment marre, j'arrêterai. J'y crois encore, donc j'y suis encore. J'y crois même plus que tout cette année. On s'aperçoit que des gens veulent avancer. De vraies mesures ont été adoptées. A côté, des petites déceptions subsistent quant aux règles de sélection des équipes. Nous n'avons pas été retenus pour le Giro, c'est regrettable. A nous maintenant de montrer qu'on avait notre place sur ces courses-là. On ne le prend pas bien parce qu'on est une équipe compétitive, qui a envie de montrer que ce qui se passe depuis plusieurs années dans le vélo nous porte préjudice. Qu'on ne soit pas invités sur ces belles épreuves nous embête vraiment beaucoup. Personnellement, j'ai à cœur de montrer que lorsque les choses s'assainissent d'un côté, on regagne dix places dans le classement. Les courses qui arrivent vont être importantes pour nous. Paris-Nice sera le vrai rendez-vous pour voir si le vélo commence à changer."
Vous y croyez ?
"J'y crois. Je pense que des gens ont peur. L'équipe Astana n'est plus invitée sur les grandes compétitions parce qu'il y a une bonne ribambelle de mecs un peu bizarres chez eux. Ca fait déjà ça en moins. Il y aura toujours des problèmes dans le vélo, il y aura toujours des petits malins pour essayer de tricher, mais je pense qu'il y a une réelle prise de conscience de beaucoup d'athlètes. Ca passera par là et j'y crois. Je pense qu'on va revoir des vraies courses avec des attaques, des défaillances, et des changements de maillots au point de vue ultra-domination des équipes ou des coureurs."
Parmi les nouvelles mesures mises en place cette année, il y a ce fameux passeport biologique et le système de localisation des coureurs. Concrètement, comment ça marche ?
"Il est établi que depuis le 1er janvier, on doit se géolocaliser via Internet par le procédé ADAMS. C'est un logiciel qui nous est mis à disposition, qui est très facile à comprendre et très facile à utiliser. Pour des gens entre 22 et 35 ans, de nos jours, on ne peut pas se permettre de dire qu'on ne sait pas se servir d'Internet. Je ne connais pas beaucoup de coureurs non plus qui n'ont pas d'ordinateur portable. Ce sont des outils de géolocalisation très faciles à utiliser. Aujourd'hui, je suis dans vos locaux, et l'UCI le sait. Je ne peux pas m'en cacher. Ils savent où je suis, quand je pars sur les courses, quand je reviens chez moi. Je dois préciser où je vais, si je m'entraîne le matin ou l'après-midi. C'est une atteinte à la vie privée, certes, mais quand on est coureur cycliste et qu'on fait un sport qui a eu tellement de problèmes, on doit se plier à ça. Celui qui ne veut pas, il arrête. C'est dommage d'en arriver là mais on n'a pas le droit de se plaindre."
Se sentir fliqué en permanence ne doit tout de même pas être facile à vivre ?
"On est un peu fliqués mais on le vit bien quand même. On peut faire son planning six mois à l'avance. Personnellement, je ne suis pas adepte des stages au Mexique ou à Tatahouine-les-Bains, donc ce n'est pas compliqué pour moi. Quand je pars en course, je pars la veille. L'entraînement se passe chez moi ou en stage avec l'équipe. Je sais où je vais donc une fois que mon programme est rempli, on garde notre liberté. Et puis les sanctions ne tombent pas tout de suite. L'UCI nous appelle avant et fait tout pour ne pas nous prendre au piège, pour que tout se passe bien. Pour moi, ce n'est pas contraignant dans le sens où l'on fait de toute façon un sport contraignant, qui a eu vraiment trop de soucis pour pouvoir se permettre de critiquer ce système."
D'un point de vue sportif, quelle serait pour vous une saison 2008 réussie ?
"Gagner, retrouver le chemin de la victoire ! Ca fait longtemps que je n'ai pas gagné et j'ai envie de relever les bras, n'importe où. Pour vraiment parler d'objectifs, j'espère être bien pour Paris-Nice. Et puis ensuite bien se comporter sur les belles courses du style Championnat de France et Tour de France. J'ai aussi de réels objectifs dans les grandes classiques ardennaises. Je progresse tous les ans. L'an dernier, j'ai fait 11ème de Liège-Bastogne-Liège, et je pense rentrer dans cinq premiers dans les deux-trois années à venir. Beaucoup de gens me critiquent, estimant que je ne progresse plus, mais pour moi je progresse encore. J'espère briller assez rapidement dans les Ardennaises."
Propos recueillis à Missillac le 22 février 2008.