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Forum Autres Handisport • ça vous dit un petit feuilleton triathlètique?

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envoyé le 11/02/2013 16:43

 

 

Un Ironmann à Zurich

 

 

 

Quatre heures du mat; la sonnerie réveil du portable de Momo vient de sonner. Heureusement que j'avais ouvert un oeil trois minutes plus tôt et que je ne souffre d'aucun trouble cardiaque car cette sonnerie là pourrait réveiller les morts et faire claquer les autres. L'inhumain de l'Ironmann commence avec ce réveil trop matinal, bientôt suivit d'un habillage de somnambule hagard - en équilibre sur une jambe pour Momo-, puis d'un repas pantagruélique avant d'aller patauger au soleil levant (si il y a du soleil) dans les eaux glacées du Zurichsee.

 

Depuis deux jours je vis en squatter dans la chambre d'hôtel retenue pour Momo par le club de triathlon de Casablanca. A zurich une chambre d'hôtel coûte pour une nuit l'équivalent d'un salaire minimum mensuel au Maroc. Momo ne doit sa présence ici que grâce au désistement du président du club ayant annulé au dernier moment. sa présence sur le triathlon, il la doit à l'invitation de l'organisateur de l'Ironmann de Zurich; une des épreuves comptant pour la coupe du monde de triathlon longe distance.

 

Tout le gratin triathlétique du Maroc est donc réunis dans l'hôtel Atlantis sur les pentes de l'Utliberg, à six kilomètres du "village de l'épreuve" et des cinquante mètres de plage ensablée d'où partira l'épreuve à sept heures du matin.

 

Tout le gratin est parti déjeuner. Momo est un peu le vilain petit canard du groupe dont il a bien du mal à faire partie. Le fait que la nature l'ait privé d'un fémur et doté d'un bras un peu trop court n'y est pour rien, ça le rendrait sympathique au contraire. la difficulté réside bien plutôt dans l'énorme différence de classe sociale entre lui et ses riches compatriotes depuis toujours habitués au luxe inouï des villes européennes. Mohamed n'essaie même pas de partager ce séjour avec eux de peur que la fortune qu'il a convertie en Francs suisses ne suffise pas à les suivre un seul soir.

 

Pour l'heure c'est la prière du matin qui sépare Momo du reste du groupe. Rien ne le fera déroger aux règles religieuses. Cette pratique opiniâtre avait atteint des sommets l'an passé durant le triathlon de Gérardmer -distance olympique- située dans le calendrier en plein Ramadan et que Mohamed avait couru sans boire et sans manger.

 

Mohamed est strict et tenace.

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envoyé le 12/02/2013 13:14

 

Mohamed est strict et tenace.

 

Les prières à mi-voix me hérissent le poil. Je tiens ça de ma mère qui fredonnait à tous moment des séries automatiques de "je vous salue Marie" agrémentés, il est vrai, d'une bonne sauce délirante. pourtant je sens que la pratique de Mohamed est pour quelque chose dans l'énergie qui semble se renouveler sans cesse dans ce qu'il entreprend. Hier l'organisateur de l'épreuve lui a demandé d'effectuer le premier des quatre tours du circuit du marathon en béquilles et de ne prendre son fauteuil qu'ensuite afin de le retarder pour qu'il ne constitue pas une gène pour les concurrents de la catégorie "élite" regroupant bon nombre de professionnels. Imaginez trois mille huit cents mètres de natation suivit de cent quatre vingt kilomètres de vélo sur une jambe. Imaginez vous ensuite courir en sautillant sur cette jambe dix kilomètres cinq cents en béquilles avant d'en refaire trente deux en fauteuil roulant. ça me paraissait complètement dingue. Après avoir salué le big boss, j'ai dit à Momo:

 

"-Ecoute; une fois dans l'aire de changement tu prends directement ton fauteuil! personne ni verra rien; ils sont au moins cinq cents dans l'organisation et de plus ce qu'il te demande n'est conforme à aucun règlement. Tu seras mort à la fin des dix premières bornes.

 

-Non, je ne veux pas poser un problème. Il m'a invité. Tu essayeras de le convaincre pendant que je serai sur le vélo."

 

Le coup du triathlon à jeun à cause du Ramadan, de la prière à l'heure de se farcir la panse et celui de la stricte droiture envers une règle absurde et injuste défiant l'entendement physique m'inspiraient finalement un truc: Momo n'abandonnerait jamais, s’attirerait toujours la sympathie de tous et aurait peu de chance de regretter ses choix.

 

Bien sûr, son corps devait en payer le prix mais son corps ne l'avait jamais tellement laissé en paix. Il avait intérêt à suivre, celui là…

 

"-Tu descends manger avec moi? l'hôtel est en partenariat avec le triathlon et nous prépare un repas spécial.

 

_Vas y tout seul. Je préfère que le personnel ne me vois pas trop traîner. je n'ai pas les moyens de payer le prix d'une chambre.

 

-D'accord. je te ramène quelquechose.

 

-Pas la peine; Je mangerai pendant que tu feras du vélo. Manges, manges, moi je dors.

 

-Comme tu veux. A tout à l'heure."

 

Une étrange effervescence régnait dans l'hôtel bourré de tri-athlètes. Je ne me suis pas rendormi. je me suis fait du thé avant de replier soigneusement la couverture me servant de matelas et de remettre les meubles à leur place afin d'effacer les traces de ma présence nocturne aux yeux du personnel. Momo est remonté au bout de dix minutes.

 

"Je n'arrive pas à manger. J'ai l'estomac bloqué.

 

 

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envoyé le 12/02/2013 19:17

MMM!! moi qui aime la solitude, j'ai bien fait de choisir cette rubrique handisport

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envoyé le 14/02/2013 20:41

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" Il y a vingt ans de cela je m'étais longuement préparé pour le triathlon d'embrun; le plus dur du monde à cause du col de l'Izoard et de ses côtes assassines sur le parcours pédestre. Convoitant une place parmi les vingt premiers de l'épreuve j'avais profité de nos vacances familiales à la station de Chamrousse pour m'imposer un régime digne d'un homme de fer: montée en vélo depuis Grenoble chaque matin, natation dans la piscine d'altitude pour accélérer la fabrication des globules rouges, et vingt kilomètres non moins quotidiens en course à pied dans le magnifique site du massif de Belledone, autour du lac de Luitel.

Quand vint le jour de l'épreuve, ou plutôt la fin de la nuit sur le coup des trois heures du mat, je me forçais à avaler tout ce que j'avais mis de coté de dattes, pains, reste de pizza de la veille (beuark!!) avant de me diriger en bicyclette vers l'aire de départ.

 

 

Le lac d'Embrun est un site admirable; coincé comme il se doit entre les montagnes encore sombre et le ciel bleu argenté du petit matin dans lequel le soleil ne ferait son apparition que bien plus tard. Seul devant cette étendue d'eau au milieu de puissants athlètes cagoulés et musculeux j'étais carrément mort de trouille.

Quand le départ fut enfin donné je me jetai comme un zombie dans les eaux claire et limpides du lac.

 

 

800 mètres; ce doit être la distance que j'ai tenu. Je ne sais pas si vous voyez très bien comment est constituée une combi de natation mais c'est le truc genre hyper collant qui t'empêche carrément de bouger tant que t'es pas complètement immergé et que la flotte n'a pas entièrement formé une mince pellicule entre la peau et le néoprène. Et ben moi, petit à petit, c'est la pizza transformée de la veille qui a pris la place de la flotte avant de se diluer lentement dans les eaux du lac d'Embrun. C'était pas sympa pour les concurrents. J'ai eu assez de présence d'esprit au milieu de ma chiasse pour accoster une barque remplie d'officiels observateurs de l'épreuve qui m'a gentiment ramené sur la berge, la queue entre les jambes, me condamnant à me transformer en spectateur penaud de ce championnat de France longue distance.

 

Mohamed n'aurait pas ce problème. Son appareil digestif s'était bloqué avant le point de non retour.

 

Restait à savoir si effectuer 3800 mètres quasiment à jeun était une situation plus enviable.

 

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envoyé le 14/02/2013 21:57

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" Il y a vingt ans de cela je m'étais longuement préparé pour le triathlon d'embrun; le plus dur du monde à cause du col de l'Izoard et de ses côtes assassines sur le parcours pédestre. Convoitant une place parmi les vingt premiers de l'épreuve j'avais profité de nos vacances familiales à la station de Chamrousse pour m'imposer un régime digne d'un homme de fer: montée en vélo depuis Grenoble chaque matin, natation dans la piscine d'altitude pour accélérer la fabrication des globules rouges, et vingt kilomètres non moins quotidiens en course à pied dans le magnifique site du massif de Belledone, autour du lac de Luitel.

Quand vint le jour de l'épreuve, ou plutôt la fin de la nuit sur le coup des trois heures du mat, je me forçais à avaler tout ce que j'avais mis de coté de dattes, pains, reste de pizza de la veille (beuark!!) avant de me diriger en bicyclette vers l'aire de départ.

 

 

Le lac d'Embrun est un site admirable; coincé comme il se doit entre les montagnes encore sombre et le ciel bleu argenté du petit matin dans lequel le soleil ne ferait son apparition que bien plus tard. Seul devant cette étendue d'eau au milieu de puissants athlètes cagoulés et musculeux j'étais carrément mort de trouille.

Quand le départ fut enfin donné je me jetai comme un zombie dans les eaux claire et limpides du lac.

 

 

800 mètres; ce doit être la distance que j'ai tenu. Je ne sais pas si vous voyez très bien comment est constituée une combi de natation mais c'est le truc genre hyper collant qui t'empêche carrément de bouger tant que t'es pas complètement immergé et que la flotte n'a pas entièrement formé une mince pellicule entre la peau et le néoprène. Et ben moi, petit à petit, c'est la pizza transformée de la veille qui a pris la place de la flotte avant de se diluer lentement dans les eaux du lac d'Embrun. C'était pas sympa pour les concurrents. J'ai eu assez de présence d'esprit au milieu de ma chiasse pour accoster une barque remplie d'officiels observateurs de l'épreuve qui m'a gentiment ramené sur la berge, la queue entre les jambes, me condamnant à me transformer en spectateur penaud de ce championnat de France longue distance.

 

Mohamed n'aurait pas ce problème. Son appareil digestif s'était bloqué avant le point de non retour.

 

Restait à savoir si effectuer 3800 mètres quasiment à jeun était une situation plus enviable.

 

Salut Jean-Luc

Cela faisait longtemps qu'on ne t'avais pas vu sur ce forum !!!

Je vois que ton feuilleton ne fait pas vraiment recette. Bon, en même temps, tu ne parles pas dopage et tu ne critique pas la pratique des autres smiley mr-green

Fais tu toujours des périples au long cours?

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envoyé le 15/02/2013 09:03

Salut Michel. En même temps y a pas grand chose à dire, sans doute, et puis faut le temps de rentrer dans le truc. Mais tu verras, c'est une histoire qui vaut le coup.

Je suis dans une période d'hibernation cycliste. J'espère me faire quelques journée de 300 km au printemps mais je n'ai pas de projet.

Par contre, ma femme et moi allons décrocher un an de nos boulot respectifs pour partir à pied le sac et la tente sur le dos en direction du sud (Portugal, Maroc) en partant de chez nous. On part début 2015.

Envoie moi tes réactions à mon histoire de temps en temps. ça fait toujours plaisir.

A plus. Jean luc 

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envoyé le 15/02/2013 09:05

 

"La grande peur de Momo, pour l'instant, c'est d'oublier le moindre objet susceptible de lui faire gagner deux dixièmes de seconde.

 

"-Bon; ton cuissard... je prends ma combi de triathlète pour mettre en dessous; je gagne du temps au changement...tes chaussettes; quoi? il y a une droite et une gauche! incroyable!...mon bonnet couvre moignon pour la prothèse... ma prothèse de vélo; t'as vu? les américains m'ont donné un pied en carbone pendant mon stage aux Etats-Unis, ils m'ont offert aussi un genou mais je l'ai revendu pour six mille Dihrams... Les dattes; je peux pas courir sans les dattes...les barres énergétiques; Méhdi m'a filé des tubes de produits "coup de fouet" pour si je coince...la sacoche de cadre; c'est super ce truc, c'est super cher mais j'ai bien fait de l'acheter...bon, j'ai tout, faut pas oublier mes lunettes de natation...et les lunettes de vélo...

 

Tes chaussures de vélo, putain! elles sont vraiment légères...Jean-luc; je met tout dans le sac à dos, tu le prendra dans l'aire de transition. Quand j'ai fini de nager faut que tu m'attendes avec les béquilles, tu m'aideras à me changer. Après le vélo vas voir l'organisateur pour lui demander encore que je fasse tout le marathon en fauteuil, tu demanderas? j'aimerai bien que tu fasses le plus de photos possible, l'appareil est dans ma petites sacoche, je met mes papiers avec, et des Francs suisses; tu pourras t'acheter à manger, prends tout ce qu'il te faut, t'inquiètes pas, on y vas, je sais pas si les autres sont déjà en bas. Je sais pas.

 

Peut-être qu'ils sont déjà partis. J'espère qu'ils ne sont pas déjà partis. De toutes façon il y a une navette. C'est bourré de triathlètes dans l'hôtel. Prends le vélo, je vais chercher le fauteuil, oublies pas la combinaison de natation; j'ai mis des rustines sur les trous, t'as l'élastique pour arrêter le néoprène du coté de ma jambe droite? bon; on y va, on a rien oublié?

 

Et puis Simo ne dit plus rien. Simo a peur. Simo devient petit, insignifiant. prêt à fondre avec ses derniers restes dans les eaux du Zurichsee. Le départ d'un triathlon longue distance, ça ressemblerait presque à des funérailles, les majorettes en plus."

 

….

 

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envoyé le 16/02/2013 12:31

 

….

on a oublié les béquilles.

 

C'est en aidant Momo à enfiler sa combinaison que le sentiment affreux qu'un truc était en train de clocher est arrivé doucement à la surface. Il fallait les béquilles pour gagner la plage à quatre cents mètres d'ici.

 

"Merde, merde, merde! qu'on est con, bordel! qu'est ce qu'on fait?"

 

C'était une bonne question et Momo avait plutôt bien résumé la situation: on était dans la merde et on était cons. Je doutais un peu que l'infirmerie ait des béquilles à nous prêter. L'hôtel était à six kilomètres. Les tramways ne circulaient pas encore. Restait à espérer que des compatriotes de Momo se trouvaient encore dans le parc à vélo avec les clefs de l'une des voitures de location. Mais une fois en combinaison on ne reconnaissait plus personne.

 

Je croise la fille de l'autre Mohamed qui a l'air aussi paniquée que moi.

 

"-mon père à oublié son compteur dans l'hôtel, Nadia est partie en taxi pour le récupérer.

 

-Il y a longtemps?

 

-Non deux minutes, pourquoi?

 

-On a oublié les béquilles de Momo. Ton père est encore dans le parc à vélo? est ce qu'il a les clefs de la bagnole sur lui?

 

-Oui, il est au parc. Demande lui les clefs, on va essayer de rattraper Nadia."

 

 

Début de la course poursuite. Il est six heure du matin. on rattrape Nadia. On bricole le GPS; destination Sweichtrass. Je n'ai pas de permis de conduire. Mais je fonce dans Zurich vers l'hôtel squatté depuis deux jours. La semaine dernière j'ai grillé un feu rouge en ratant de peu trois flics sur leur moto. Je file un mauvais coton. Les kilomètres défilent. Le GPS nous conduit tout droit dans la direction opposée à l'hôtel: il fallait programmer Sweichweg. On croise un taxi. Nadia m'arrête. Saute sur le taxi avec sa copine. Je rentre bredouille au parc à vélo en demandant mon chemin en anglais à une jolie gendarme dans un quartier bourré de Rolls.

 

 

Simo a déjà ses béquilles. Les filles sont rentrées avant moi. Je flotte dans un vague sentiment mélangé de nullité et d'inutilité mais Simo peux participer...

 

Maintenant, l'interminable cortège de néoprène noir processionne vers les rives du lac. Il y a 2300 participants et ça fait un sacré paquet d'angoissés qui barbottent les pieds dans la flotte, Le pied pour Mohamed, si on peux dire. Mais Momo est déjà en train de convertir son angoisse en super concentration: il fait et refait mentalement le parcours de natation; deux boucles de mille neuf cents mètres reliées par une passerelle que l(on doit prendre à pied. Simo prends la meilleure trajectoire, nage au sein d'un groupe à peine plus fort que lui pour profiter du courant, effectuer une transition parfaite...

 

Quand le coup de feu du départ retenti, Simo ne fait que reproduire le modèle qu'il vient de dérouler. Il nage dans son propre sillage.

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envoyé le 18/02/2013 20:04

ben non, moi je lis... mais ya pas obligation de commenter si? d'autres s'empressent de donner leur avis pour pas dire grand chose ou dire des conneries, moi j'attends tranquillement l'arrivée

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envoyé le 19/02/2013 10:40

 

Des sillages il y en a beaucoup. Momo n'a que l'embarras du choix pour trouver une paire de pieds à la pointure de sa cadence de nage et profiter de l'aspiration générée par les turbulences. deux mille trois cents participants ça fait du bouillon. Il n'y a bien que les élites, partis cinq minutes avant le bas peuple, qui aura pu jouir du calme relatif des eaux du lac ce matin. Les autres sont condamnés à se battre pour conserver la tête hors de l'eau de temps en temps à coup de claque sur la gueule, de lunette, de bonnet arraché ou même en doublant en passant par dessus un concurrent. Une vraie image de la vie ce triathon.

 

A l'heure de la sortie, la première des deux boucles, trois jolies sirènes suisses immergées jusqu'a la taille s'activent pour repêcher les valeureux guerriers. Au début ça se passe assez dignement sous les applaudissements nourris du public: c'est la sortie de leurs champions. Ceux là n'ont mis que vingt trois ou vingt quatre minutes pour nager les mille neuf cents premiers mètres. Suit le troupeau, et là ça devient un tout petit peu le bordel, puis vraiment beaucoup, beaucoup le bordel. Les dos luisants des triathlètes émergant dans le bouillonnement des eaux sous la clameur des observateurs fait plutôt penser à une pêche-au-thon-party à la Dali qu'a une compétition sportive.

 

Mon thon à moi, si je puis dire, n'est pas le dernier: Simo réussit l'exploit de sortir de cette première boucle en vingt neuf minutes.

 

"-Jean-luc!"

 

Je me précipite pour tendre les béquilles. Sous les yeux d'un public médusé, simo saute sur le ponton avant de jeter ses aides de marche sur la moquette à poil bleu et de disparaître à nouveau dans l'eau parmis ses compagnons de jeu.

 

La sortie des mille neuf cent cinquante nageurs lancés à la poursuite de Momo me laisse complètement indifférent.

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envoyé le 19/02/2013 21:08

 

Sans me presser je me dirige vers le ponton d'arrivée. Mon rôle sera de redonner les béquilles à Simo et de courir avec lui jusqu'au parc à vélo pour l'aider à se changer, se sècher et manger avant la plus longue des trois épreuves du triathlon.

 

Debout, puis tantôt accroupis, tantôt assis parmi les journalistes présents et les spectateurs les plus débrouillards, j'attends.

 

Un triathlon longue distance est un truc de fou. Bon, le participant à quand même bien des distractions entre la bagarre natatoire, les somptueux paysages de montagnes (ne faites jamais d'Ironmann en Hollande, vous deviendriez neurasthéniques), le mal au cul infernal dans les derniers kilomètres (surtout que l'heure passée dans la flotte juste avant a légèrement attendri le cuir autour du trou de balle) et le marathon qu'on doit courir suffisament vite pour avoir des chances d'arriver à la maison avant que les gosses aient bouffé tout le dessert.

 

Le spectateur, pendant ce temps là attends.

 

Heureusement, l'organisateur sait que le spectateur va se faire chier; Alors l'organisateur a fait venir les jolies sirènes, les baraques à frittes, les shopings ambulants où tu peux trouver tout ce qui fera de toi un homme, un vrai, grâce aux super-produits-énergiques-de-quatrième-génération, spiromètres destinés à te faire péter la cage thoracique, vélos supersoniques, combis tellement flottantes que tu touches plus l'eau, et, et l'absolu top du top; la chaussette de running tressée d'élasto et de Coolmax qui te repompe le sang resté dans les pieds pour te le renvoyer dans le cerveau pour que tu penses à remettre un pied devant l'autre après dix heures d'effort. Tu peux pas rater ça: le vendeur te fait un prix sur la douzième paire.

 

Slalomant toute la journée entre les chiottes pour quatre, les enceintes douze fois trois mille watts nourries sans fin par le speaker inspiré, et de temps à autre, le circuit de l'épreuve ou l'on peux voir passer quelques triathlètes en vélo qui vont pas trop vite parcequ'il faut gérer son effort, le spectateur a donc lui aussi droit à sa journée inoubliable. On en ressort aussi crevé qu'après les courses hebdomadaires au supermarché.

 

Pour l'heure je n'ai pas trop le temps de m'attarder sur ces réjouissances. Nous entrons dans la cinquante huitième minute de course et j'attends Simo. Je guette un bonnet de plastoc jaune, un battement de pieds asymétrique, j'attends.

 

Une heure, une heure une, une heure cinq... Les sirènes éjectent les uns après les autres les concurrents hagards... J'attends...

 

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envoyé le 20/02/2013 22:51

Soixante sept minutes et quelques centièmes: c'est le temps de Momo pour ces trois mille huit cents mètres de nage; un très bon temps dans l'absolu, une super performance avec un fémur manquant à la naissance. Momo s'offre même le luxe de laisser derrière lui quelques "élites" partis cinq minutes avant lui.

 

Il a pourtant sérieusement faibli dans le deuxième tour, mais ne me laisse pas le temps de s'éterniser sur cette réflexion; A peine sorti de l'eau il m'arrache les béquilles et fonce jusqu'à l'aire de transition. Je lui ouvre la fermeture de sa combinaison, retourne les manches pour l'enlever le pus rapidement possible (j'ai beaucoup observé mon grand-père faire la peau des lapins lorsque j'étais gamin), avant de l'aider à chausser sa prothèse "spécial vélo".

 

"-Où est mon bonnet de protection?"

 - ...

 

 - Mon bonnet! il était sur l'autre prothèse; Elle est où?

 

 -Je...j'ai...Je l'avais ramenée?!...

 

 -Tu l'as laissée là bas; Tu l'as oubliée au départ!

 

 -Je... Non...Je l'ai ramenée, je suis presque sûr...je me rappelle plus...

 

 - ça fait rien. Met la chaussure.

 

- Je comprends pas, je suis sûr de l'avoir prise.

 

 -Tu l'as pas prise, ça fait rien. Passe une banane. J'y vais. Essaye encore de voir avec l'organisateur pour le marathon en fauteuil."

 

Je crie "-GO Momo!!" pour la forme en le regardant s'élancer sur la route pour deux boucles de quatre vingt dix bornes. Je sais plus ou me foutre. J'ai égaré la prothèse de Momo. Sa seule patte de vie quotidienne. Celle qu'il a attendu vingt années de sa vie.

 

 

 

 

Dans le parc à vélo les nageurs pressé font la mue. les peaux de Néoprène désormais inutiles font place au moules bites de ces centaures des temps modernes que sont les cyclistes sur route.

L'étalage de matériel cycliste est stupéfiant. Je sais bien que nous sommes en Suisse et que la qualité est de rigueur mais tout de même, il semble que le triathlète moyen investit toute sa fortune en gadgets titane et carbone: guidons ergonomiques profilés, portes bidon carbone à visserie titane, roues paraculaires et lenticulaires, ou si ce n'est pas le cas; à trois, quatre ou cinq bâtons, transmissions Sram Red ou super record à onze vitesses avec ergopower intégré au prolongateur... je regarde ébahit ces concurrents aux mines de vainqueurs s'éloigner sur leur fortune à roulette. Momo, lui, n'avait qu'un clou de dix kilos conçu il y a vingt ans pour prendre le départ. Je lui ai ramené le mien acheté d'occase l'an passé et c'est déjà mieux avec ses 7 kg. Il fait pourtant pâle figure au milieu de ces merveilles de technologie.

 

Je n'ai plus rien à faire ici. Je bouffe le reste de la banane jetée par terre par Simo et sort du parc. Une jeune commissaire de course a un mot gentil:

 

"- Il va bien?

 

 -C'est bon, oui. Il a bien nagé...un peu faiblis dans le deuxième tour.

 

 -C'est très fort ce qu'il fait. il a l'habitude de la distance?

 

 -En natation, oui; il sort de trois mois de préparation intensive pour les jeux méditerranéens handisport dont il revient, mais il n'a pratiquement pas fait de vélo de tout ce temps...C'est son premier longue distance.

 

 -Son premier?! il est vraiment courageux.

 

 -Il est bien pire que ça, l'an passé il a fait le distance olympique de Gérardmer en plein Ramadan...respecté à la lettre naturellement.

 

 -Il est entier. J'espère sincèrement que ça va bien se passer.

 

 -Merci. à plus tard.

 

 -Je suis là toute la journée. On se reverra."

 

Puis, je dirige mes pas vers la plage où quelque part sur le sable erre une prothèse orpheline.

 

 


 

 

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envoyé le 21/02/2013 11:53

 

Le site du départ est cadenassé.

 

Entre les poubelles pleines de bidons de produits douteux et les chiottes saturées je pars à la recherche d'un bénévole susceptible de connaître le gardien de l'enclos ouvert sur les rives du lac.

 

"Please, do you know the mann who has the kees of that place, y have forgoten the prothese, euh, prothesis of my friend who make the triathlon?"

 

Faut pas être plus exigeant avec mon anglais et tout ce que je connais d'allemand est "Dankeschoen", bitteschoen et gotfordami, mais le mec comprends, enfin, il comprends que je suis Français ou quelquechose d'approchant.

 

"Ne bougez pas, je vais demander, restez ici."

 

Il revient au bout de cinq minutes.

 

"-On ne peux pas ouvrir, mais tous les objets trouvés ont été ramassés et vont bientôt être amenés sous la tente de l'accueil.. Je pense que le sac sera là d'ici dix minutes. Vous voulez savoir où en est votre ami? Dès qu'il aura passé le premier point de contrôle nous aurons son temps de passage, cela vous donnera une idée de l'heure de son arrivée à la fin du premier tour."

 

Je suis tombé sur un mec sympa. Ils ont tous l'air sympas d'ailleurs, loins de l'espèce de stress sportif et branché que je connais sur certaines épreuves.

 

Il revient avec un large sourire.

 

"-Nous avons la prothèse. ça se remarque quand même. C'est difficile de la perdre.

 

-J'ai réussit, moi. Il va pouvoir repartir sur deux pieds ce soir si il peux encore marcher.

 

-Venez, nous allons voir où en est...Comment vous l'appelez?

 

-Mohamed, c'est pas très original.

 

-Mais facile à retenir. Son Nom?

 

-Lahna, dossard 258.

 

-Oui, je l'ai; il a passé le premier de contrôle il y a dix minutes. ça fait trente deux kilomètres, plus environs cinq kilomètres depuis. Faut évaluer combien de temps il lui reste. C'est plus accidenté maintenant."

 

Le calcul mental, ça me connait. Il reste à momo cinquante trois kilomètres sur ce premier tour dont trente huit pourvus d'un solide dénivelé. Si il passe les côtes à vingt à l'heure, vu qu'il vient de faire trente sur le plat, ça lui fait... Putain, il à tracé ce con! Si il ne craque pas il va exploser tous les pronostiques.

 

Hier, j'avais dit à Simo de ne surtout pas se brusquer en vélo, de ne rechercher que des sensations agréables. la rage de la compétition le rattraperait bien assez tôt. A l'évidence il ne semble pas suivre mes conseils. Ce mec engage toujours tout partout où il va et quoi qu'il fasse.

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envoyé le 21/02/2013 21:21

un épisode tout les soirs?

putain quel courage ce mec ,par contre le coup de la prothèse ça fait un peu flipper... :)

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envoyé le 21/02/2013 22:07

un épisode tout les soirs?

putain quel courage ce mec ,par contre le coup de la prothèse ça fait un peu flipper... :)

Boh, ouais? un par jour c'est le bon rythme, non?

 

Mérite bien ça le Momo!!:)))

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envoyé le 22/02/2013 09:17

 

Deux heures et vingt six minutes plus tard, je me fraie un passage parmi les spectateurs pour guetter momo le long des balustrades, le précieux bonnet couvre moignon tenu en l'air comme un drapeau.

 

Momo a dix minutes de retard sur mes prévisions. Lorsqu'il aperçoit l'étendard censé lui apporter chaleur et protection il sourit et me lance à la volée:

 

"Merci! c'est pas la peine."

 

Avant de filer sur l'esplanade du lac. J'ai à nouveau trois heures quarante, au minimum devant moi. C'est le temps de Simo dans ce premier tour. Ajouté aux soixante sept minutes de la natation et aux trois minutes de changement, ça le met en situation de faire son son Ironmann en 11h si je parviens à convaincre l'organisateur de le laisser faire son marathon entièrement en fauteuil: aussi bien que les meilleurs temps de Dominique Bénassi, amputé fémoral et huit fois champion du monde handisport de la discipline.

 

Et Simo qui avait l'air tellement serein sur son vélo. un régal de le voir comme ça.

 

J'ai le temps et les crocs. Il est temps d'utiliser les Francs suisses de Simo. Dans une boulangerie je m'achète une énorme brioche avant d'aller reconnaître le parcours du marathon pour repérer les passages délicats: marches d'escalier, passage trop pentu pour un fauteuil ou voie trop étroite pour ne pas gêner les autres concurrents.

 

Après deux bornes arpentées en mâchouillant ma viennoiserie force est de constater qu'il sera bien difficile de maîtriser les dépassements sans ralentir ou faire ralentir les autres. Le tracé en aller-retour le long du lac est beaucoup trop étroit. Je commence à comprendre les réticences du responsable de l'épreuve.

 

Un bon point cependant; l'absence d'escalier, quant aux passages souterrains leur pentes reste raisonnable, il me suffira d'être présent en deux endroits peu distants l'un de l'autre pour aider Simo à hisser son fauteuil sur une vingtaine de mètres.

 

Etroit ou pas, Simo ne peux pas raisonnablement se tapper plus de dix bornes en béquilles après neuf heures d'effort et avant trente deux bornes de fauteuil roulant. Je décide de mettre les commissaires dans ma poche avant de retourner voir l'organisateur, et pour commencer de façon agréable, d'aller parler à la fille du parc à vélo.

 

"-Vous avez des nouvelles de votre ami?

 

-Oui. Il a fait le premier tour à vingt cinq à l'heure de moyenne et il est sur les mêmes bases pour le deuxième tour.

 

-ça va bien alors!

 

-Il y a un problème; selon l'organisation Mohamed devrait effectuer son premier tour du marathon en béquilles. Je viens de reconnaître le circuit et je n'ai pas vu d'escalier ou de passage l'empêchant de prendre le fauteuil, de plus cette exigence n'est comprise dans aucun règlement.

 

-En béquille? il ne peux pas! comment ont ils pu penser à un truc comme ça? c'est déjà fou ce qu'il fait. Se serait le handicaper une deuxième fois. (Elle regarde autour d'elle et semble hésiter) Attendez moi là. Je vais voir un autre commissaire."

 

Elle pars voir un gars d'une cinquantaine d'années à la mine sévère., parle avec lui et me fait signe.

 

"-Voilà, pour nous Monsieur Mohamed peux faire tout le marathon en fauteuil mais le choix final revient à l'organisateur. Vous devez le trouver pour lui demander encore une fois."

 

C'est repartis pour la visite du village de boutiques et des tentes de l'organisation à la recherche de l'homme au chapeau blanc. Ne le trouvant nulle part je décide de retourner à la tente des chronométrages pour demander à l'homme qui m'a ramené la prothèse de le joindre par téléphone.

 

J'expose le cas de Momo. Il me fait la même réponse que la fille et le mec du parc à vélo mais doit s'assurer de l'aprobation du responsable.

 

La réponse tombe comme un couteau Suisse:

 

"-Je suis désolé; il n'est pas question que votre ami parte en fauteuil. Il doit absolument effectuer le premier tour debout".

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envoyé le 25/02/2013 13:24

 

Je remercie mais le coeur n'y est plus. Adieu les rêves de record, peut-être même à l'épreuve elle même. Connard! tu peux être tranquille pour tes élites; Le plus branleur d'entre eux sera arrivé bien avant que Simo ne finisse son tour debout, si seulement il fini.

 

Complètement dépité, je retourne dans le parc. Là, au moins, il y a une personne pour comprendre. Quant à moi j'ai oublié une paire de béquilles, égaré une prothèse et échoué dans ma négociation. Momo ne dispose pas d'un très bon coach.

 

Entre deux cyclistes trop pressés d'en finir avec leur casque et leur vélo qu'ils doivent garder sur la tête (le casque) jusqu'à leur place et ranger correctement (le vélo), elle écoute mon rapport et me regarde, les yeux tristes. Je pense à ce qu'elle m'a dit tout à l'heure à propos de l'intégrité de Momo. Il aurait bien aimé qu'une fille plutôt jolie lui déclare avec autant de sincérité qu'il était entier malgré sa patte en moins.

 

"-je suis désolée" me dit elle. "-Il a déjà fait ça?

 

-Plusieurs fois, oui. Au championnat d'Afrique, en Tunisie, parce qu’il n'a pas pu prendre son fauteuil dans l'avion, mais ça n'était que pour cinq kilomètres et sur un triathlon d'une heure, et en Italie parceque celui ci est arrivé le lendemain; il s'agissait d'un semi marathon mais il n'avait rien d'autre avant.

 

-Il peux y arriver alors."

 

J'ai envie de l'embrasser.

 

Mais ça ne se fait pas d'embrasser les commissaires dans les parc à vélo devant trois rangs de spectateurs.

 

Un poil désoeuvré je décide d'attendre Simo ici et de mettre un peu d'ordre dans ses affaires, préparer le casse-dalle de transistion, lacer la chaussure de running sur la prothèse, et vérifier la pression des pneus du fauteuil que Momo à gonflé à tout faire péter, avant de m'allonger dans l'herbe en regardant les cycliste débarquer les une après les autres.

 

ça fait près de quatre heure que Simo à entamé son deuxième tour. Il devrait être là.

 

Les uns après les autres, les compatriotes de Simo pénètrent dans l'aire de transition.

 

Pas de Momo. je me met a arpenter nerveusement les allées. Au moins trois cents concurrents ont le temps d'arriver avant que je ne l'aperçoive.

 

A l'entrée du parc Mohamed est ovationné.. Je l'attends avec une béquille et l'aide à descendre de sa monture.

 

"-Pourquoi t'as pas pris les deux?

 

-Je pensais que ça irait avec le vélo de l'autre coté.

 

-J'en ai chié dans le deuxième tour!

 

-J'ai vu, ton chrono était parfait jusqu'au cent vingt cinquième kilomètre. tu perds vingt minutes en cinquante bornes ensuite.

 

-T'as eu les chronos? c'est cool. C'est bon pour le fauteuil?

 

-Non, pas moyen. tu dois faire le premier tour à pied.

 

-Putain!! bon, tant pis !...Ma prothèse... Pourquoi t'as mis la chaussure sur celle là. Je prends celle de course. Où sont mes gants? Cette fois je met le bonnet. j'ai des ampoules avec les frottement. Une banane. Merci. A boire; Où est le bidon? Putain! j'ai mal au dos. J'en ai vraiment chié sur la fin.

 

-Il est bien mon vélo?

 

- Ouais; il est trop bien. Tu m'attends où avec le fauteuil?

 

-A la sortie du parc. le circuit du marathon repasse devant.

 

-Essaye de gagner un peu de terrain. Vas vers moi dans l'autre sens. Tu pourras, tu crois?

 

-je ne crois pas; devant il y a les chicanes de l'arrivée. je t'attendrai là.

 

-Ok, j'y vais. Ouahh!! la vache, je suis raide!!!

 

- vas y Momo!!"

 

Y a un drôle de truc qui me serre la gorge. Je sais que Simo terminerait en rampant plutôt que d'arrêter, et soudain ça me fait peur.

 

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envoyé le 26/02/2013 11:38

 

Retour au parc. Poursuite de la ronde interminable des triathlètes posant leur vélo. Je dis peut-être une connerie mais ils sont au moins mille derrière momo. La fille à l'uniforme rayé de bleu et blanc (vertical) profite d'une légère accalmie et revient vers moi.

 

"-Il est bien reparti?"

 

Je fait couci-couça de la main.

 

"-Vous pensez qu'il va y arriver?

 

-Si il passe ce tour, c'est bon ,je crois, oui. Mais il va y laisser des forces.

 

-C'est vraiment dommage, ce tour à pied. C'était pas la peine.

 

-ça fait partie de son aventure à présent, et de la mienne aussi. Lorsque je l'ai connu il n'était jamais monté sur un vélo. Comme il venait de remporter son premier titre de champion du Maroc handisport de natation et que je voulais l'initier au VTT nous avons parlé de triathlon parceque c'était mon sport. Aujourd'hui c'est un rêve vieux de sept ans qu'il est en train de vivre, et je me sens un peu dans ce rêve là.

 

-mais il a des sponsors? Rien que pour le fauteuil, il faut de l'argent.

 

-Il a eu des sponsors, pleins d'amis qui l'ont aidé, à commencer par son prothésiste à Casablanca; Et puis, il y a son blog grâce auquel il a rencontré d'autres triathlètes et le patron de cet Ironmann qui l'a invité. Simo a le don de se rendre sympathique partout où il communique.

 

-Il a le feu, c'est que ça se voit. Je dois vous laisser. il en a pour combien de temps à votre avis?

 

-Je pense ; , une heure dix, une heure un quart."

 

 

Il s'est mis à pleuvoir. J'ai ramené le fauteuil près de la sortie du parc avant de l'envelopper dans une bâche de protection. Devant moi un couple de vietnamiens guettent leurs champions: la fille vient de se protéger d'un sac poubelle jaune translucide dans lequel elle a seulement pratiqué une ouverture pour la tête. Avec son débardeur et son mini short en dessous elle est mignonne comme tout.

 

Les soixante quinze minutes sont bientôt écoulées. deux gardiens du parc sont venus me rejoindre. Momo devrait arriver à présent.

 

 

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envoyé le 27/02/2013 13:41

 

Histoire de fesse, histoire d'os:

 

Quelque part sur la planète, en terre Suisse en particulier, erre un drôle de petit bout de cartilage ossifié prisonnier de ligaments distendus. Au dessus de lui, comme un toit dont la pente aurait été calculée à la va vite, une petite couverture ne réussit qu'avec peine à le retenir. Ce petit fémur d'apparence utérine sert de tampon entre deux géants appelés l'un tibia, l'autre iliaque, un peu comme le Boutan peux l'être entre la Chine et l'Inde. Et tout, depuis le grand big bang originel, s'est mis en œuvre afin que quelques grammes de poussière d'étoile prennent le chemin des écoliers pour en arriver là.

Aujourd'hui le chemin des écoliers paie un lourd tribu à l'école buissonnière et en prends pour son grade. D'autres grammes de poussière vaguement grise ont dans la caboche des plans qui défient l'entendement universel.

Du coup, avec tout ça, quelque part, sur la planète, un nerf sciatique pète de trouille tout les quatre vingt trois centièmes de seconde, un moyen et un grand fessier s'arque boutent pour résister à la pression de foulée mal soulagées par une paire de béquilles, et une capsule articulaire lancée dans l'espace à la vitesse de la lumière augmentée de 7, 3589 km/h sent bien qu'il y a des jours comme ça où il aurait mieux valu rester couché.

 

Et en plus il pleut.

 

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envoyé le 28/02/2013 09:24

 

 

A l'autre bout de la chicane j’aperçois enfin Momo qui zigzague avec ses aides de marche. Il en termine après 83 minutes de claudication. il ne sourit pas; Il me regarde sans un poil d'expression, jette ses béquille avant de s'effondrer sur le macadam mouillé et ne bouge plus.

 

Sur la piste un triathlète vient d'arrêter sa course, des commissaires, dont l'un d'eux a les cheveux longs châtains avec des mèches blondes et les yeux rouges, ainsi qu'un couple de vietnamiens revêtu pour moitié d'un sac poubelle plastique translucide jaune sont venus voir ce qui se passait, les deux gardiens du parc restent interdits. Momo dit seulement.

 

"J'ai trop mal. J'en peux plus!!"

 

Il faut faire quelque chose. Je décide de passer à l'acte et de faire la seule qu'il apprécierait en cet instant; je sors l'appareil à photo et prends Momo sous toutes les coutures.

 

 

Mon reportage terminé j'entreprends de remplacé les gants de cycliste de Momo par ceux de fauteuil. Au début ça le laisse mou, et puis les gants résistent, refusent de se laisser enfiler, trempés de pluie qu'ils sont. Alors Momo se met assis et essaie de bloquer ses bras pour m'aider; refus obstiné des gants.

 

"-Tire plus fort! attends, bloque mon coude, ça rentre toujours pas."

 

La partie mâle des deux commissaires décide de m'aider en bloquant le coude; Je pousse aussi fort que je suis con et ça fini par rentrer. Ce jeux de mains a remotivé Momo qui tente d'escalader son fauteuil, sauf que son dos ne suis pas, ni sa jambe, ni ses bras.

 

"-Aide moi! non, Aïe! bordel! soulève moi, plus en arrière; La sangle s'il te plaît; faut la resserrer... moins...un peu plus...c'est bon.

 

-Tiens, prends une banane; J'ai mis des barres énergétiques. Tu veux de l'eau?

 

-Je peux pas manger. De l'eau oui.. Bon j'y vais.

 

- je courre avec toi.

 

- Y a le souterrain à deux kilomètres. Faut juste m'aider dans la remontée. Après je peux tout seul. Putain, je peux pas remuer les bras!

 

- Vas y tout doux, t'as le temps, ça va revenir.

 

- Trente deux kilomètres; je sais pas si je vais arriver.

 

- prends comme ça viens. T'as plus de mille concurrents derrière toi.

 

- C'est vrai? je me suis tellement fais doubler que j'ai l'impression d'être dernier."

 

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envoyé le 01/03/2013 08:37

 

Je courre à coté de simo. Prends à boire au ravito pour lui. lui fait passer le souterrain, un bout de la ville, avant de le quitter à hauteur des barrière de sécurité devant le village commercial du triathlon. Puis, lentement, je marche jusqu'au point de ravitaillement précédent le souterrain.

 

 

Vague désœuvrement.

 

Y a plus rien à faire pour Simo à présent. Pour tuer le temps j'entreprends de faire une petite réserve de produits énergétiques. Une femme vient me trouver. Elle n'a pas l'air très contente.

 

"-What is the product you gave to your friend?

 

-Sorry?... Euh! You speak french?

 

- Un petit peu. Je vous ai vu donner à boire à votre ami. je peux lui donner une pénalité."

 

Une pénalité, en triathlon, consiste généralement en dix minutes d’arrêt forcé. je dis que Mohamed ne serait pas forcément contre mais il faut bien se défendre un peu pour la forme;

 

"- Mon ami ne peux lâcher son fauteuil pour bénéficier du ravitaillement en vol. C'est pour cela que je suis là."

 

Une personne du ravito intervient dans un Allemand que je ne comprends pas et explique la nature de mon intervention, mais la surveillante n'a pas dû avoir grand chose à se mettre sous la dent aujourd'hui et s'accroche à ce début d'entorse au règlement;

 

"-Il n'y avait que de l'eau dans votre bidon?"

 

j'ai bien envie de réponde qu'il agit en fait d'un savant coktail d'amphétamines, de coke et de testostérone arrosé de jus de myrtilles mais ça devient toujours compliqué de plaisanter avec l'autorité.

 

"-que de l'eau, oui.

 

- Bien, sinon je suis obligée de lui donner une pénalité vous comprenez?"

 

Ce qu'il y a de bien avec les autorités, c'est qu'elles expliquent.

Cette précision fournie, elle décide de lancer la conversation. Elle aussi a l'air de se faire chier ferme;

 

"-Il lui faut combien de temps à votre ami pour faire le marathon?

 

-Je crois que aujourd'hui il lui faudra au moins trois heures et demie, il a dû faire le premier tour à pieds.

 

-C'est pas si mal, c'est le temps que je met, moi, en course à pied."

 

Bon, que je me dis, tu fais de la course à pied, peut-être du triathlon, t'es un peu nulle alors tu fais commissaire, tu m'es pas du tout sympathique et tu m'emmerdes même déjà un peu. Je ne répond pas. Elle attends encore dix seconde et repars discuter avec les gens du stand dans une langue moins fatigante pour elle.

 

De mon coté je décide d'encourager les concurrents qui passent. Ceux là ont maintenant plus de trois heures de retard sur les premiers et affichent des allures diverses. Certains sont littéralement au bord de la défaillance et affiche un visage de martyr en titubant. D'autres jouent les sur-hommes bravant l'adversité. Les filles sont plus agréables à regarder passer: contrairement aux hommes, toutes restent jolies. il n'y a jamais sur leur visage les grimaces du guerrier meurtri mais toujours debout. Une d'entre elles s'est déguisée en escargot; De fait il lui reste encore plus de deux tours à parcourir mais elle semble bien s'amuser et est mignonne comme tout du haut de ses un mètre cinquante. Une autre à des allures de belle brésilienne à la plage. La seule qui fait la gueule est une grande fille assise sous un arbre, la tête sous ses mains. Elle vient d'abandonner, complètement épuisée, et pleure à chaudes larmes tout ce qui lui reste d'énergie avant de s'allonger, anéantie..

 

Et si momo à cette heure ci était dans le même état à l'autre bout du circuit; une heure qu'il a pris le fauteuil et il n'a toujours fait sa réapparition.

 

Trente minutes lui suffiraient en temps normal. je me remet à marcher nerveusement de long en large durant un quart d'heure avant d'apercevoir sa silhouette à l'autre bout du virage, là bas.

 

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envoyé le 02/03/2013 16:18

r

Momo n'est pas encore anéanti, mais peu s'en faut.

 

"-Encore 22 kilomètres; je sais pas si je vais terminer.

 

 - T'as tout le temps, Momo. T'as quatre heures si il le faut.

 

 -Je n'en peux plus, je te jure. ça fait combien de temps depuis le départ?

 

 -Onze heures, et ils clôturent la course à quinze heures.

 

 -Je me suis arrêté dix minutes à l'autre bout du circuit. y a des triathlètes qui se sont arrêtés avec moi pour m'aider et m’encourager, sinon je serai pas remonté sur le fauteuil. J'ai trop mal au bras, et à la jambe aussi. C'est à cause des béquilles.

 

 -Si tu termine celui là, après, ça va être du gâteau, tu ne sentiras plus rien.

 

 -Ouais... si je termine... t'as raison, je prends tout le temps, passe moi à boire.

 

 -Du Coca? du Powerade? de l'eau?

 

 -De l'eau.

 

 -Tu veux à bouffer?

 

 -Non, rien. Je peux plus rien avaler.

 

 -Aller, vas y, tranquille. Après ça va être génial.

 

 -Ironmann!! Putain! un Ironmann!

 

 -Vas y Momo!"

 

J'ai à nouveau la boule qui se serre dans ma gorge. Et à chaque fois, concentrée dans cette boule; toute l'histoire partagée avec Simo depuis qu'on se connait. Je pense aussi à Patrice, son prothésiste resté à Casablanca, qui aurait donné cher pour partager ce moment.

 

 

A quoi ça peux bien servir de se défoncer comme ça? ça paraît débile pourtant il est en train de se passer un truc... un truc que je sais pas nommer.

 

Je pense soudain à un mail de Momo il y a quatre ans:

 

"Jean-Luc, j'ai passé mon bac, j'ai fait ma formation d'ingénieur et je suis toujours à ma place. J'ai fait de la natation, je suis devenu champion du Maroc et je suis toujours à ma place. On a fait le raid, je m'entraine en vélo et je suis toujours à ma place. Je voudrai vivre des aventures et je suis comme en prison ici. Je sais que j'ai dix ans pour donner le maximum de ce que je peux et qu'après il sera trop tard. Pourquoi à chaque fois que je fais quelque chose il ne se passe plus rien ensuite?"

 

Sur la messagerie, j'avais tapé, lettres après lettres:

 

"T'avais qu'a pas naître au Maroc, connard!"

 

Et j'avais aussitôt effacé.

 

L'année suivante, tous ceux qui avait participé au raid VTT avec moi dans le Moyen Atlas sont venus en France pour un autre raid. Tous en ont profité pour tenter leur chance en Europe; en Allemagne ou en Italie. Seuls, Momo et son pote Naji sont repartis au Maroc dans l'espoir de démarrer une vraie carrière sportive et seul Momo a persévéré. En quinze mois il est parti en Italie, en Tunisie, en Suisse, aux USA, en France. Le triathlon lui a ouvert des portes qu'ils croyait à jamais fermées. C'est comme si à chaque épreuve il se transformait en clef et ouvrait une autre porte, avec toujours derrière elle un horizon insoupçonnable.

 

Son handicap de naissance, la difficulté de s'accomplir dans un pays comme le Maroc où seul les riches ont droit à la liberté de circulation, Simo l'a effacé avec le triathlon, par son engagement hors du commun et son éternel sourire quand il ne pleure pas. Il a réalisé le pied de nez parfait à la fatalité que j'avais été tenté de lui renvoyer dans la gueule, ne percevant pour lui aucune solutions aux problèmes qu'ils me posait alors.

 

J'ai été tiré de mes rêveries par des cris d'encouragement et des applaudissements. Momo venait de boucler son avant dernier tour en seulement cinquante cinq minutes. Quand il est arrivé à ma hauteur, il avait presque l'air décontracté. On savait tous les deux que c'était gagné. Je me suis mis à crier comme un fou en courant à coté de lui.

 

 

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