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Faut-il supprimer les capteurs de puissance en course ?

Publié le 17/05/2019 08:00

Le débat a fait du bruit lors de la présentation du Tour en octobre sous l’impulsion de Christian Prudhomme et il revient avec le retour des courses par étapes : faut-il interdire les capteurs de puissance en course ?

Tous les fans s’accordent à le dire : la campagne des classiques, qui s’est terminée avec Liège-Bastogne-Liège, a été très disputée et s’est montrée particulièrement spectaculaire. Sur ces parcours aux reliefs tourmentés, les qualités d’explosivité sont au moins aussi importantes que celles d’endurance. Aussi, la tactique n’est alors pas dictée par la gestion « au watt près » mais plutôt par les circonstances de course et parfois par les directives des directeurs sportifs via l’oreillette – mais ceci est un autre débat.

 

nullMathieu Van der Poel l'emporte sur l'Amstel Gold Race | © Sirotti

 

 

Sur les grosses courses par étapes, l’art du « train » en montagne va revenir, que Lance Armstrong et ses coéquipiers avaient déjà parfaitement maitrisé et que Sky surtout (devenu Ineos) a amené au niveau d’une mécanique parfaitement huilée mais surtout, le plus souvent systématique et ennuyeuse.

 

null© Sirotti


Bien sûr, l’équipe en question – et son sponsor par la même occasion – est d’abord présente pour gagner en utilisant les atouts qui sont les siens. Mais qui ferait différemment ? Pour résumer, il s’agit d’imprimer une allure soutenue mais régulière (justement sous la surveillance des capteurs de puissance) de la part des équipiers. Une allure « tempo » pour que l’équipe reste au complet le plus loin possible mais suffisamment rapide pour décourager des attaques, celles qui nécessiteraient alors une débauche d’énergie que l’attaquant finirait forcément par payer.

Et par quel biais connaitre cette fameuse « allure » ? Tout simplement par le capteur de puissance, cet outil d’entrainement formidable qui permet, avec quelques tests bien calibrés, de prévoir avec une précision quasi absolue que tel équipier est capable de grimper un col, pendant 1h27 par exemple à 387w. Pas 394w ni 382w mais bien 387w. A partir de cette donnée, l’équipier en question n’a que faire du leader adverse qui dépasse les 400w lors d’une accélération pendant un temps donné. Il sait que cette débauche d’énergie va certainement se retourner contre le « rebelle » car le soutien d’une telle puissance serait… inhumain.

 

nullL'équipe Sky en surnombre à moins de 6 km de l'arrivée | © France TV

 

La question qui nous préoccupe ici pourrait donc être rédigée en ces termes : l’ennui ressenti lors de trop nombreuses étapes devant son poste de télévision a-t-il un lien avec ces capteurs de puissance ?

 

Non :

Certains coureurs l’affirment : supprimer les capteurs de puissance en course ne sert à rien. Ils se retranchent derrière l’évolution : celle qui nous amène aujourd'hui à 24 vitesses avec 2 plateaux quand il fallait en combiner 3 avec 8 pignons dans les années 90 pour arriver au même chiffre. Le capteur de puissance serait donc aussi bénéfique que les transmissions électroniques, les cadres rigides et confortables, les pneus plus larges et les vélos légers ? « Oui » répondent certains coureurs, notamment Christopher Froome qui n’hésite pas à clamer « qu’on ne supprime pas les freins pour augmenter le spectacle alors pourquoi supprimer un autre équipement ? » Son directeur sportif, Nicolas Portal ajoute « qu’une autre tentative de spectacle accru avec la diminution du nombre de coureurs par équipe n’a rien changé alors pourquoi il en serait de même avec les capteurs de puissance ? »

Comme si, chaque changement de règlement aboutissait aux mêmes conséquences.

Toujours est-il que parmi les plus virulents défenseurs de ces outils, nous retrouvons sans surprise, les coureurs portant le maillot Sky (Ineos depuis peu). Ils poussent en effet leur utilisation à l’extrême en élaborant un rythme basé sur des watts et non des sensations.

 

Capteur de puissance SRMCapteur de puissance SRM | © SRM

Oui :

Ceci est déjà noté au paragraphe précédent : Certains coureurs l’affirment : supprimer les capteurs de puissance en course ne sert à rien.

Mais poussons le raisonnement par l’absurde : si les supprimer ne change rien, alors supprimons-les ! Les instances auront au moins tenté de ramener un peu spectacle sur les Grands Tours, en particulier le Tour de France, le plus disputé à défaut d’être le plus spectaculaire (cf. notre récent débat « le Giro peut-il supplanter le Tour ? » https://www.velo101.com/pros/article/le-giro-peutil-supplanter-le-tour--21123). Car si la Vuelta ou le Giro offrent encore quelques espaces de liberté, le Tour est trop souvent cadenassé par un rouleau compresseur qui ne s’étiole que dans les derniers kilomètres. Avant cela, le spectateur a trop souvent le sentiment de s’ennuyer ferme, quand il ne fustige pas l’attitude attentiste des prétendants au général. Sauf que la marge de manœuvre de ceux-ci est réduite à peau de chagrin : s’ils tentent quelque chose, ils explosent et se font lâcher un peu plus loin.

Revenons aux 387w évoqués plus haut. A l’heure actuelle, pour le coureur en question la tactique est simple : s’en tenir au plus près à cette valeur, en surveillant son compteur jusqu’à plus soif. Mais si le compteur était caché ou dans la poche ? Il deviendrait plus compliqué de savoir s’il roule réellement à 380w (permettant ainsi des attaques à l’instinct) ou à 395w (avec la certitude que le « travail » ne sera pas effectué aussi longtemps).

Ne croyez pas que seuls les Sky sont visés dans cette discussion. Tom Dumoulin mène aussi parfaitement sa barque, comme en atteste son Giro victorieux en 2017. En parfait gestionnaire avec son capteur de puissance, il a régulièrement laissé les grimpeurs s’époumoner avant de les cueillir pour finir souvent sur leurs talons lors des étapes de montagne. Il est aisé de penser que sa gestion de l’effort n’aurait pas été aussi parfaite s’il avait écouté ses seules sensations plutôt que les chiffres implacables de son capteur de puissance lui « disant » littéralement à quelle puissance effectuer la poursuite.

Amaël Moinard (Arkéa-Samsic) l’exprime en d’autres termes : « Je suis favorable aux capteurs de puissance mais dissimulés sous la selle pour pouvoir promouvoir notre sport. Les données sont un système de sécurité, les publier donne du crédit au cyclisme, elles permettent que les gens puissent comprendre un peu mieux notre sport. Mais à condition que les coureurs n’y aient pas accès en temps réel. Ils couraient plus à l’instinct et ça cadenasserait nettement moins certaines courses. » Son témoignage est d’autant plus intéressant que, comme tous les détracteurs du capteur en course, il ne s’agit surtout pas de supprimer l’analyse des données post-course. Celle qui permet aux entraineurs de mieux… entrainer leurs coureurs ni aux instances comme l’UCI de déceler un éventuel dopage physique (brusque variation de niveau de puissance sur une courte période) ou mécanique (impossible de descendre sous les 40 min à l’Alpe d’Huez avec moins de 400w).

De son côté, Christian Prudhomme résume la situation en ces termes : « Les capteurs réduisent à néant la belle incertitude du sport. Les coureurs savent très bien combien de temps ils peuvent faire un effort à tel ou tel niveau. Il faut retrouver le bluff, le poker, retrouver une situation où le gars n’en peut plus mais fait croire qu’il a encore de la force, c’est quelque chose de très important. »

 

Contador et Quintana s'isolent en début d'étape sur la Vuelta 2016_01Contador et Quintana s'isolent en début d'étape sur la Vuelta 2016 | © Eurosport

Au final, la balance penche du côté de la suppression de ces outils de la performance. Car ceux qui sont favorables à leur maintien sont aussi ceux qui lissent leur effort, que la pente soit à 2 ou à 12%. Au contraire, les coureurs de panache ou d’instinct c’est-à-dire les qualités conduisant le plus souvent aux étapes de légende, voient d’un bon œil le fait de devoir s’en passer en direct.

Quoiqu’il en soit, si le débat est actuel, toute mise en place éventuelle ne se fera pas avant 2020 selon David Lappartient, le président de l’UCI.

 

Par Olivier Dulaurent

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