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Le Giro peut-il supplanter le Tour ?

Publié le 10/05/2019 08:00

Les amateurs de cyclisme et suiveurs assidus des épreuves du calendrier, aiment les comparaisons : qui est le plus grand Champion, le meilleur sprinteur, le meilleur grimpeur, etc.

Et ils tentent même de comparer les courses entre elles : quelle est la Reine des Classiques, les Strade Bianche méritent-elles d’être classées au même titre que les 5 autres monuments ?

Et à propos des Grands Tours, avec des parcours spectaculaires et des retournements de situation improbable, il semble que Giro marque des points chaque année. Dès lors, il est de bon ton de comparer les intérêts respectifs des deux plus anciens tours de 3 semaines : le Tour et le Giro. En effet, si de l’avis généralement établi, (surtout de ce côté-ci des Alpes et probablement auprès des « nouveaux » pays amateurs de cyclisme), le Tour de France créé en 1903 est « la plus grande épreuve cycliste du monde », son pendant italien le Giro d’Italia créé lui en 1909 est considéré  comme de plus en plus crédible pour un jour lui ravir ce titre. A la veille du départ de la 102ème édition de la Boucle  italienne, il convient donc de poser la question : le Giro peut il supplanter le Tour ?

 

null© Sirotti

 

Le débat est ouvert. A cette question, certains répondront Oui.

 

Le Giro, particulièrement ces dernières années, est une épreuve plus ouverte, qui réserve beaucoup plus de suspense que le Tour. On ne peut oublier comment Nibali, assisté du regretté Scarponi, a renversé l’épreuve lors de l’étape de Risoul de l’édition 2016, comment l’an dernier Froome dans une échappée de 80 km entamée dans le col delle Finestre a déjoué les pronostiqueurs qui l’avaient déjà enterré, après avoir assisté le même jour au naufrage du Maillot Rose Simon Yates que tout le monde ou presque voyait déjà vainqueur à Rome après sa démonstration de la 1ère moitié de l’épreuve. Rien de tel (pour ne citer que ces deux exemples) dans le déroulé des Tours de France de ces dernières années, généralement beaucoup plus prévisibles, plus cadenassés par l’équipe Sky qui prend quasi systématiquement la course à son compte même si aucun de ses coureurs est en tête du général. Cette différence de suspense se retrouve dans le nombre de vainqueurs différents dans les 2 épreuves depuis le début du siècle : pour la période 2000-2010, quatre pour le TDF pour l’époque (cinq si on veut compter Armstrong !) contre huit pour le Giro, et depuis 2011 cinq pour le TDF contre sept pour le Giro. Il semble donc que la Glorieuse incertitude du sport, ce piment essentiel de l’intérêt de toute compétition, soit plus présente du côté italien des Alpes.

 

© Jumbo Visma

 

Le terrain sur lequel se court le Giro est fondamentalement plus favorable aux écarts entre coureurs : avec les Alpes et les Dolomites au nord, avec les Apennins et leurs contreforts dans toute la péninsule, et avec l’Etna et les autres monts siciliens, la géographie italienne permet aux organisateurs s’ils le souhaitent de programmer une étape de montagne pratiquement tous les jours, quelles que soient les régions visitées. Ce que le Tour de France aura du mal à proposer s’il veut continuer à se promener dans les nombreuses régions plutôt plates de l’Hexagone, où il s’est avéré ces dernières années très difficile d’échapper au scénario immuable d’un peloton qui contrôle « l’échappée publicitaire » qu’il reprend quelques kilomètres avant une arrivée en sprint massif. Peut-être est ce pour pallier ce handicap que l’édition 2019 du Tour concentre l’essentiel de son parcours sur les 5 massifs montagneux français, presque exclusivement au sud d’une diagonale Nancy-Bagnères de Bigorre. De plus, jusqu’à un passé récent, le Tour se refusait aux 1ères étapes escarpées, pour ménager un hypothétique suspens au classement général… un choix qui n’a jamais vraiment fonctionné.

 

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Le Giro est de fait une course plus difficile à contrôler que le Tour, ce qui le rend plus spectaculaire si ce n’est plus intéressant. Ceci s'explique aussi par les différences entre les types de routes empruntées par les deux épreuves pour leurs ascensions : le Génie civil français, forts du savoir faire de l’Armée et du Corps des Ponts et Chaussées, a tracé dans les montagnes françaises des routes avec de beaux lacets, plus larges, et moins pentues que celle que l’on trouve en Italie, plus courtes, certes, mais souvent tracées beaucoup plus droit dans la pente. Ces caractéristiques poussent d’ailleurs ASO à programmer des routes à fort gradient : le Mont du Chat, qui n’était plus apparu depuis 1974, l’an dernier le col du Portet ou le Plateau des Glières sur lesquelles il est plus difficile pour une équipe de mettre en place un train qui contrôle la montée. Ce genre de train qu'on ne voit pas dans le Zoncolan ou le Mortirolo. Ces forts pourcentages qui relèvent d’ailleurs du mythe, que cherchera justement le Tour 2019 sur une arrivée à la Planche des Belles Filles encore rehaussée de quelques centaines de mètres et d’une pente effrayante bien que sur une longueur faible.

 

null Simon Yates irrésistible en début de Giro 2018/ © Sirotti

 

 

Les inconditionnels du Giro ont donc clairement des arguments à avancer, parmi lesquels on peut aussi mentionner l’ambiance au bord des routes, avec un public de tifosi certainement plus concernés par le sport cycliste que les spectateurs juilletistes du Tour tout autant intéressée par les cadeaux de la Caravane Publicitaire que par l’aspect sportif de l’épreuve.

 

A contrario, il existe au moins autant de bonnes raisons pour les partisans du Tour de répondre Non :

Le Tour de France est une épreuve plus prestigieuse que le Giro. Cette considération pourrait apparaitre comme subjective, mais on peut l’établir sur la base de l’audience supérieure du Tour, plus importante et plus large que celle du Giro : autant de pays de diffusion mais plus de téléspectateurs pour le Tour (surpassé par les seuls JO et la Coupe de Monde pour ce qui concerne les événements de longue durée), plus de sponsors et, du fait de son déroulement en juillet plus de spectateurs au bord des routes. On peut l’affirmer aussi en comparant les palmarès des deux épreuves, d’où il apparait que le Giro a longtemps été une affaire strictement italienne : aucun vainqueur étranger avant Hugo Koblet en 1950 et 69 victoires transalpines sur 101 éditions ! A l’inverse, le Tour s’est beaucoup plus vite établi comme une épreuve beaucoup plus internationale, et par cela beaucoup plus universelle, et dont le prestige s’est étendu dans le Monde entier. Il est indiscutable que la contribution du Tour au rayonnement du cyclisme au niveau mondial est supérieure à celle du Giro.

 

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Le plateau du Tour de France est d’un niveau plus élevé que celui du Giro. Pour étayer cette affirmation, on peut constater que les meilleurs coureurs et les meilleures équipes professionnelles donnent le plus souvent la priorité au Tour dans leurs objectifs et leurs sélections. Par ailleurs, du fait de son déroulement plus tôt dans la saison, des coureurs peuvent arriver au Giro moins bien préparés pour une course de 3 semaines que ceux qui se présentent au départ du Tour, ce qui rend le niveau global du Grand Tour de mai moins homogène et moins resserré que celui de celle de juillet.

Enfin, si l’on se réfère encore une fois au palmarès des deux épreuves on peut voir parmi les vainqueurs du Giro beaucoup de coureurs dont on imaginait mal à leur époque voir gagner le Tour - on ne mentionnera personne. L’inverse est beaucoup moins vrai.

 

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Le Tour de France tient un rôle (beaucoup) plus important que le Giro dans l’économie globale du cyclisme, avec un chiffre d’affaires que l’on imagine plus élevé (pas de chiffres disponibles), à tel point que les patrons des équipes du World Tour font de la qualification au Tour une condition sine qua non dans tout projet de réforme du cyclisme. Pour ces raisons là le Tour reste une référence et un modèle dans l’univers des courses cyclistes, il reste la course où les enjeux sont les plus importants.

Enfin, une caractéristique semble immuable : le Tour se déroule en Juillet, un mois où beaucoup ont du temps pour les loisirs ou sont même en vacances. La météo joue aussi énormément et pour certains les paysages baignés de soleil estival ont plus de charmes que certains temps apocalyptiques que doivent essuyer les coureurs au mois de mai dans les Dolomites. Par ailleurs, si la beauté des 2 pays ne fait aucun doute et tout classement sera là encore très subjectif, la réalisation de France Télévision met davantage en avant les trésors français, tant du côté de la nature que de l’architecture.

 

 null Nairo Quintana emporte une étape sur le Tour 2018 / © Sirotti

 

Le débat reste ouvert. A l’heure actuelle il semble pourtant encore difficile de nier la prépondérance du Tour et ses avantages concurrentiels : l'antériorité, une internationalisation plus forte et un calendrier qui lui garantit les meilleures conditions d’audience. Cependant, le Tour ne doit pas s’endormir sur ses lauriers et veiller à la qualité et l’intérêt du spectacle qu’il propose. L'édition 2018 avait d’ailleurs enregistré une audience en recul par rapport à celle de 2017. Et l’étape emblématique de l’Alpe d’Huez était très loin du million de spectateurs, quasiment enregistré en 2003 quand la montée a été escaladée en CLM.

Pour autant, Christian Prudhomme ose sortir des parcours de Tours stéréotypés de son prédécesseur et les mesures qu'il propose ou met en place (réduction du nombre de coureurs par équipe, suppression des capteurs de puissance en course voire des oreillettes) vont dans le sens de davantage de spectacle. Affaire(s) à suivre…

 

null Romain Bardet épuisé sur le Tour 2018 à l'arrivée de l'étape de pavés / © Sirotti

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