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Rétrospective : L'année arc-en-ciel de Julian Alaphilippe désormais double champion du monde

Publié le 24/09/2021 08:00

Vert, jaune, noir, rouge, bleu. 5 couleurs pour 5 continents. 5 couleurs pour un monde. Un monde d’émotions. Joie, douleur, tristesse, bonheur, hargne... Autant d’humeurs de Julian Alaphilippe au cours d’une année arc-en-ciel.

Automne 2020 : Des débuts tumultueux

Une semaine après son splendide sacre, Julian Alaphilippe s’attaque à une double malédiction. Non seulement il doit faire face aux vieux démons des champions du monde, stoppant net l’éclat du porteur des liserés, mais il se dresse aussi face au vide le séparant du dernier vainqueur tricolore de Liège-Bastogne-Liège : 40 ans. 40 ans qui pèsent sur ses épaules, l’écrasant du poids de l’Histoire. Tunique arc-en-ciel sur les épaules, le français est scruté de toutes parts, illuminé par toute la force des projecteurs médiatiques, jusqu’à en être ébloui.

En champion du monde, Julian Alaphilippe se comporte en patron. Dans la Roche-aux-Focons, il sonne l’ouverture du combat d’une puissante attaque. Seuls trois hommes résistent : Tadej Pogacar, Primoz Roglic, Marc Hirschi. Les quatre héros du récent Tour s’isolent et creusent l’écart sur leurs poursuivants, malgré les efforts de Mathieu Van der Poel. Même s’ils jouent à se faire peur dans le final, assistant notamment au retour de Matej Mohoric, ils se disputent la victoire sur le quai des Ardennes. Le vainqueur sera grand, sera puissant, sera glorieux. Et s’il était tricolore, il serait légendaire. Ces pensées embrument l’esprit de Julian Alaphilippe, soudainement saisit de vertige par l’enjeu, dans cette phase si tactique qu’est un sprint de groupe. Dans un mouvement malheureux, le français se déporte vers la droite et gêne ostensiblement Tadej Pogacar et Marc Hischi, qui le débordaient. Pour cette bévue, il sera rétrogradé à la 5e place. Ironie de l’histoire : il se fait déborder par Primoz Roglic au passage de la ligne, alors qu’il célèbre une victoire imaginaire. Ce dimanche d’automne, le noir de l’arc-en-ciel assombrit les autres couleurs.

En dépit d’une belle victoire, trois jours plus tard, à la Flèche Brabançonne, cette grisaille se perpétue dans les Flandres. Bleu, rouge et vert prennent des teints maussades, obscurs et sinistres. Le bleu des larmes, le rouge du sang et le vert des soins. Alors qu’il parvenait à suivre héroïquement Mathieu Van der Poel et Wout Van Aert, Julian Alaphilippe est percuté de plein fouet par la fatalité. En constatant son formidable isolement à l’avant de la course avec ces deux monstres des monts pavés, le natif de Saint-Amand-Montrond s’empale dans une moto, arrêtée au bord de la route. Vélo cassé, maillot déchiré, l’homme est brisé. Il ne repartira pas. Il ne gagnera pas. Il ne triomphera pas. Sur le bitume, il pleure sa chance et maudit son sort. L’opportunité était unique.    

Julian Alaphilippe à terre sur le Tour des Flandres 2020Julian Alaphilippe à terre sur le Tour des Flandres 2020 | © Capture d'écran Eurosport

Printemps 2021 : De la déception à la frustration

Stoppé net dans son élan ravageur, Julian Alaphilippe redescend sur Terre. Souffrant, il passe l’hiver à se remettre physiquement et mentalement. Au retour des beaux jours, il constate joyeusement que sa fougue est intacte. Sur le Tour de Provence, le soleil du Sud de la France éclaire délicatement ses liserés, tandis qu’il les fait resplendir à l’écran. Dans les reliefs varois, il allume l’étincelle et met le feu aux poudres. Repris à quelques encablures de l’arrivée, il adresse un message au monde entier : son panache n’est pas tu.

Pour ce qui est de sa forme, en revanche, l’éclaircie se fait attendre. Le tranchant de son punch est rouillé. A Milan – San Remo, il n’est pas aussi décisif dans le Poggio qu’au cours des éditions précédentes. Et sur le « Ronde », il est vite réduit à un rôle d’équipier anonyme, contraint d’écouter la victoire de son équipe, et non d’y participer. En tombant ainsi de la scène, passant d’acteur à spectateur, le français inquiète et attriste. La poussière salit son maillot comme ses performances en atténuent l’éclat.

Blessé dans son orgueil de champion, Julian Alaphilippe réussit à se redresser au passage des Ardennaises, dont il est un animateur assidu. Sur l’Amstel Gold Race, il se rassure, franchissant la ligne en 6e position, troisième du sprint du peloton. Sur la Flèche Wallonne, il exulte, surclassant Primoz Roglic dans le Mur de Huy pour arracher au forceps un troisième succès sur l’épreuve belge. Et sur Liège-Bastogne-Liège, il rate. Dans un format de course proche de celui de l’édition précédente, le champion du monde retrouve le slovène Tadej Pogacar à ses côtés, auquel s’ajoutent David Gaudu, Alejandro Valverde et Michael Woods. Parfaitement lucide, le coureur de la Deceuninck Quick-Step se place en quatrième position, pour profiter de l’aspiration. Lancé par Alejandro Valverde, le plan fonctionne à merveille, et les liserés arc-en-ciel entrevoient la ligne en tête. C’est en oublier le cinquième larron, Tadej Pogacar, qui le déborde et le dépasse au dernier moment, ravissant le Monument à son nez et à sa moustache. Premier champion du monde de l’histoire à disputer deux Doyennes au cours d’un même mandat, Julian Alaphilippe entretient la malédiction des liserés. Ses déboires sont si cruels que l’on ne saurait y référer.

Julian Alaphilippe devancé par Tadej Pogacar sur Liège-Bastogne-Liège 2021Julian Alaphilippe devancé par Tadej Pogacar sur Liège-Bastogne-Liège 2021 | © ASO / Aurélien Vialatte

 

Juin 2021 : L’arrivée qui change tout

Le cyclisme est un monde à part, un univers parallèle à la réalité, avec ses propres lois et coutumes. Il vous prend et vous emmène sur ses courses, portés par ses champions et héros. Pour les rêveurs passionnés, il s’avère un remède formidable à la platitude de la vie. Mais le rêve peut parfois être chamboulé par les remous de la réalité, et constater à ce moment précis qu’il n’en est pas une. Il n’a pas résisté au chaos de la pandémie de Covid-19. Il n’est que dérisoire face aux évènements majeurs de l’existence. Dans de telles circonstances, n’importe quelle épreuve perd toute sa valeur, qu’importent la forme et l’envie.

Pour Julian Alaphilippe, l’éventualité d’une victoire au classement général du Tour de Suisse s’est avérée bien impuissante face à la grandeur de la paternité. La veille de l’arrivée finale, au cœur des Alpes Helvétiques, le champion du monde se retire d’une course qu’il a animé quotidiennement. En France, l’attend bientôt Nino, et « un tsunami d’amour ». Le body arc-en-ciel lui sied aussi bien qu’à son père. Sur la tunique, le jaune rayonne, symbole d’un champion soudainement illuminé par la tendresse.

Julian Alaphilippe avec son fils, NinoJulian Alaphilippe avec son fils, Nino | © Compte Instagram de Marion Rousse

 

Juillet 2021 : Héros glorieux et combatif malheureux

Ce rayon jaune, Julian Alaphilippe souhaite l’étendre sur le Tour, en recouvrir sa tunique de son éclat, en faire la couleur des sourires et des visages. Attendu à Mûr de Bretagne, le membre du Wolfpack se découvre dès la première étape, au pied de la côte de la Fosse aux Loups, à Landerneau. Son audace surprend ses adversaires et sa puissance les laisse à pied. Déchaîné, il résiste vaillamment au retour des poursuivants, écœure Mathieu Van der Poel et décourage Pierre Latour. Après deux kilomètres d’une intensité absolue, il peut enfin célébrer. Après trois minutes d’apnée, la France peut exploser. Et sur le podium, ses liserés disparaissent au profit de l’or. Au grand bonheur de la naissance succède ainsi l’immense joie de la victoire. Neuf mois après le triomphe d’Imola, Julian Alaphilippe brille de nouveau.

Julian Alaphilippe, vainqueur à Landerneau, sur la 1ere étape du TourJulian Alaphilippe, vainqueur à Landerneau, sur la 1ere étape du Tour | © Compte Twitter de la formation Deceuninck Quic-Step

L’euphorie sera toutefois de courte durée. Usé par la violence de l’effort, épuisé par le séisme de sollicitations subies, le natif de Saint-Amand-Montrond a perdu de sa superbe pour la revanche du lendemain. Face au magnifique panache d’un Mathieu Van der Poel revigoré, il reste bien impuissant, concédant sa belle tunique de leader au néerlandais, le laissant écrire l’Histoire que son grand-père n’avait jamais réussi à rédiger.

Ereinté par les tourbillons heureux de sa vie, Julian Alaphilippe est rattrapé par sa mortalité. Irrésistible dans le Finistère, le français s’essouffle au fil des jours et perd de sa vigueur. De décoration, la tunique arc-en-ciel devient une prison, lui empêchant tout mouvement. Sur la route de Malaucène, sa longue cavale solitaire en début d’étape lui joue des tours dans le Ventoux. A Nîmes, il se retrouve piégé par ses adversaires. En Andorre, il s’écrase face aux meilleurs grimpeurs de l’échappée. Volontaire mais limité et surveillé, Julian Alaphilippe ne parvient jamais à doubler la mise. Entré sur la Grande Boucle en héros, il la quitte en anonyme.

 

Septembre 2021 : Décidément maudit

Ressourcé par les bienfaits de la famille, passé de coureur de renom à apprenti père, Julian Alaphilippe fait son retour dans les pelotons à la fin du mois d’août. Avec la même malchance. Battu au sprint par son compatriote Benoît Cosnefroy sur la Bretagne Classic, il connaît la même poisse sur le Tour d’Angleterre, où il est systématiquement devancé. Abonné assidu des tops 10 sur les six premières étapes, il ne parvient jamais à lever les bras. A Llandudno, il se fait même déborder par Wout Van Aert dans les derniers mètres, désarmé face à la vélocité du belge. Dès lors, difficile d’imaginer comment le français pourrait le vaincre à Louvain, lors des championnats du monde.

26 septembre 2021 : Puis définitivement béni

 Et pourtant, et pourtant… La magie des mondiaux opère toujours, avec ses propres lois et ses propres héros. En usant les organismes jusqu’aux tripes, elle fait inéluctablement ressortir les champions, les légendes. Peu importe la saison, peu importe la forme, elle trie les hommes dans leur âme de coureur. Elle les use, les épluche et les ouvre. Elle les classe, les trie et les exclut. A Louvain, sur les terres saintes de la Petite Reine, elle a naturellement fait la sélection dans un peloton de cadors. De cet essorage long de 250 bornes, fait de côtes, de vent et de pavés, est ressortie une quinzaine de gladiateurs, prêt à lutter pour la victoire jusqu’aux abîmes de l’asthénie. Et parmi eux, Julian Alaphilippe était le plus fort.

julian alaphilippe 2021Julian Alaphilippe renoue son bail avec le maillot arc-en-ciel  | © UCI

De sa fougue, sa puissance et son panache, le français a broyé ses adversaires et roulé sur la planète. Enragé, déchaîné et survolté, il s’est méticuleusement attelé à désamorcer toutes stratégies collectives, tout scénario de sprint. Estocade après estocade, il a esquinté belges, italiens et néerlandais, anéanti Van Aert, Van der Poel et Pidcock, et surtout rincé les espoirs du peuple belge, réduit à le supplier de ralentir depuis le bord de la chaussée. Submergé d’acide lactique, privé d’oxygène et brulé dans sa chair, le natif de Saint-Amand-Montrond a parcouru dans le dernier tour les plus longs kilomètres de sa vie, ceux qui refusent de se réduire. Bosse après bosse, faux-plat après faux-plat, virage après virage, son effort insoutenable l’a lentement rapproché d’un titre aussi immense qu’incroyable. Détaché en tête de la course à une vingtaine de bornes de l’arrivée par l’intermédiaire d’une attaque fulgurante dans l’avant dernier passage de la côte de Saint-Antoine, il a vaillamment résisté au retour d’un quatuor de chasse, composé du néerlandais Dylan Van Baarle, du danois Michael Valgren, du belge Jasper Stuyven et de l’américain Nelson Powless, tandis que les favoris s’enterraient dans les règles de l’art. Son splendide isolement a vaincu l’inopérante alliance.

En cyclisme, on a coutume de dire que la victoire ne livre l’intensité de son goût qu’au passage de la ligne. Ce dimanche 26 septembre 2021, Julian Alaphilippe aura pris le temps de la déguster. Couronné bien avant l’arrivée, contrairement à l’étouffant suspense d’Imola, le français a pu savourer toute l’amplitude de ses teints, toute la noblesse de son fruit. Même pour nous, spectateurs, ce second sacre est un grand cru.

Par Jean-Guillaume Langrognet

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