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Les 101 qui font le cyclisme français : Jacky Durand

Publié le 15/06/2020 07:00

Ancien baroudeur extraordinaire, c'est aujourd'hui un commentateur émérite. Excellant sur les antennes d'Eurosport, il brille désormais par la justesse de ses analyses. Portrait de Jacky Durand.

Il fut un baroudeur hors pair. Il est désormais un consultant d’exception. Auparavant intenable lorsqu’il partait à l’avant de la course, il s’échappe désormais dans ses envolées de commentateur au micro d’Eurosport. Depuis sa reconversion, la plupart des choses ont changées dans son métier. Mais l’homme est resté le même. Infiniment passionné par la Petite Reine, il garde la même lecture de la course que dans ses jeunes années, et fait maintenant part de son sens tactique aux téléspectateurs, là où il enfermait ses analyses dans son esprit auparavant. Sacré blagueur, il est resté le joyeux luron que le grand public a connu à l’occasion d’une abracadabrante escape sur les routes du Tour de Flandres, et qu’il a rapidement aimé. Franc et modeste, son caractère avait de quoi plaire. En mode binaire, ce mayennais avait horreur du compromis, refusait les accessits. Triompher seul à l’avant ou perdre dans les méandres du peloton : voilà son leitmotiv. Alors quand il s’en allait en éclaireur, au-devant du peloton, le public savait à quoi s’attendre : une victoire époustouflante, ou un échec plein de panache. Car, une fois lancé, il ne renonçait jamais avant d’être rattrapé. Ainsi, ce dimanche portrait d’un drôle de coureur, mais aussi d’un merveilleux commentateur. Portrait de Jacky Durand. 

Son Parcours :

Dans le vélo, pour performer, « scorer » et briller, il faut être sprinteur ou grimpeur, posséder une pointe de vitesse ahurissante ou une force phénoménale, dévaler les lignes droites finales comme une fusée ou escalader les cols à vive allure. Et de ces deux atouts, Jacky Durand n’avait ni l’un, ni l’autre. Piètre sprinteur, grimpeur médiocre, le mayennais évolue à l’ombre des succès au cours de ses jeunes années. Accédant pas à pas aux différentes catégories d’âge, il n’effleure jamais un bouquet avant d’entrer chez les juniors. Pourtant, par passion, le natif de Laval persévère dans la discipline, et finit par voir ses efforts récompensés. Lucide quant à sa situation, Jacky Durand se creuse une troisième voie, et se forge un moteur physique d’une résistance à toute épreuve.

Faisant des échappées et des grands coups de force sa spécialité, il est peu à peu à son aise sur les courses en circuits casse-pattes ou face à des pelotons désorganisés. Progressivement, il est reconnu pour être un tombeur de meutes, un leader d’échappées. Passé amateur, il remporte de cette manière plusieurs succès notables, dont le classement général de la Route de France en 1987, deux étapes de son épreuve fétiche des Boucles de la Mayenne, ou encore le championnat de France de contre-la-montre par équipes avec Pascal Lino, Laurent Berzault et Thierry Laurent. C’est cette dernière victoire qui fait office de catalyseur à sa carrière, et l’envoie dans les rangs professionnels à partir de 1990, vêtu de la célèbre « salopette » de Castorama.

Par la suite, Jacky Durand devient alors ce héros tragique aux yeux du grand public, aux efforts trop peu souvent récompensés, aux échappées valeureuses finalement englouties par le peloton. Attaquant infatigable, le mayennais aime animer la course de cette manière, autant par plaisir que par nécessité. Et son directeur sportif de renom, Cyrille Guimard, l’encourage d’ailleurs à aller dans ce sens.

Surtout, cette tactique finit par payer au plus haut niveau, avec le Tour des Flandres comme paroxysme. Alors qu’il ne se frotte aux pelotons professionnels que depuis deux petites années, et que le Ronde fuit les mains françaises depuis l’ancestral sacre de Jean Forestier en 1956, Jacky Durand se lance dans une folle aventure au départ du monument belge, un matin d’avril 1992. En compagnie du suisse Thomas Wegmuller, il parcourt et enchaîne les monts pavés le nez au vent, s’usant sur plus de 200 kilomètres d’escapade. Mais l’incroyable survient, et le suicidaire devient bientôt un téméraire, puis un triomphateur. Se débarrassant de son compère helvétique, le français résiste seul au retour des grands ténors, et franchir finalement la ligne d’arrivée, tracée dans les rues de Meerbecke, en inattendu vainqueur. Immédiatement naturalisé belge dans le cœur de ce peuple féru de cyclisme, le mayennais conservera de fortes affinités dans les Ardennes, notamment auprès de policiers complaisants (après l’avoir reconnu, un officier de police belge l’a en effet aussitôt relaxé à la suite d’un excès de vitesse quelques années plus tard).

L’année suivante, en 1993, ce baroudeur insatiable déjoue les plans des grands favoris du championnat de France pour leur ravir la tunique tricolore, bien conseillé par les plans diaboliques de Cyrille Guimard. D’ailleurs, le mayennais, fier de son maillot, renoue son bail l’année suivante, pour prolonger le plaisir d’une saison supplémentaire.

Vient ensuite un nouvel épisode dans une carrière bien singulière, celui des succès sur la Grande Boucle. Impressionnants ou cocasses, les trois victoires de Jacky Durand sur le Tour ont en commun d’avoir déjoué tous les pronostics. Tout d’abord, c’est à Cahors que le mayennais signe sont premier coup de maître, en résistant tout d’abord à une meute avide de triomphes, pour en se débarrassant méthodiquement de tous ses compagnons d’échappée pour l’emporter en solitaire dans la cité occitane. L’année suivante, c’est une sacrée surprise que réserve au public Jacky Durand, bien aidé par des conditions climatiques changeantes. S’élançant dans les premiers sur le prologue pour rentrer le plus tôt possible à l’hôtel se faire masser et regarder le Tour à la télé, Jacky Durand, en bon outsider, signe le meilleur temps du parcours, avant qu’un violent orage ne rende son chrono inaccessible, même aux Chris Boardman et Thierry Marie. Lorsque le ligérien voit l’anglais chuter sur un bitume rendu glissant par les torrents d’eau s’écoulant, il comprend alors qu’il va devoir quitter sa chambre pour revenir à Saint-Brieuc recevoir son bouquet et revêtir le maillot jaune. De cette soirée rocambolesque, il garde alors le souvenir des deux journées suivantes passées en jaune sur les routes de Bretagne, non loin de ses terres de cœur. Enfin, c’est à Montauban que Jacky Durand célèbre en 1998 son troisième et dernier succès sur la Ronde de Juillet. S’il n’est rapidement plus tracassé par l’hypothétique retour d’un peloton résigné, il doit cependant éliminer ses compagnons d’échappée. Et il l’effectue à l’usure. Comme pour la plupart de ses victoires, c’est une nouvelle fois en solitaire qu’il franchit la ligne d’arrivée, le sourire flamboyant, le cœur palpitant. En fin de saison, un sacre sur Paris-Tours finira par compléter un palmarès bien garni pour un modeste baroudeur, fort de quelques joyaux. 

Son statut aujourd’hui :

Aujourd’hui, Jacky Durand s’est reconverti en fidèle consultant chez Eurosport. Après avoir raccroché sa bicyclette au terme de la saison 2004, le mayennais est rapidement devenu la tête d’affiche de la chaîne internationale, formant un formidable duo avec Patrick Chassé de 2006 à 2010 pour commenter les épreuves phares de la saison cycliste, accompagnés lors du Tour par Richard Virenque et Jean-François Bernard. Selon certains, il s’agirait même du meilleur duo de l’histoire du commentaire cycliste, l’engouement de Patrick Chassé complétant parfaitement le fin tacticien Jacky Durand, sur fond de légèreté.

Avec le temps et notamment l’arrivée de Steve Chainel dans la cabine, ce dernier trait a d’ailleurs cru en importance. Sans nier le professionnalisme des commentateurs d’Eurosport, les Rois de la Pédale plaisent surtout par leurs plaisanteries à n’en plus finir et leur humour sympathique, parfaits pour meubler de mornes phases de courses, là où France Télévision privilégie plutôt les images du patrimoine et les consultants sur les motos pour combler le temps d’antenne. Mais lorsque l’heure se fait sérieuse, le peloton se tend, et la course s’anime, Jacky Durand sait aussi retrouver son sérieux pour poser des mots justes sur l’action des coureurs, avec un franc-parler tout à son honneur. En effet, s’il ne critique jamais les cyclistes pour des défaillances physiques, il sait en revanche mettre en lumière les défauts de stratégies hasardeuses, ou se moquer gentiment de leaders incapables d’assumer leur statut lorsque l’instant survient, après avoir pourtant usés leurs équipiers tout au long de l’étape.Jacky Durand au micro d'EurosportJacky Durand au micro d'Eurosport | © Eurosport

Mais par-dessus-tout, le mayennais reste un vif passionné, partageant son amour de la Petite Reine dans des millions de foyers, pour animer des centaines d’après-midis par année. Lauréat du prix du commentateur sportif, reçu en octobre dernier, il est sans nul doute l’un des meilleurs consultants de l’histoire du cyclisme français, à défaut d’avoir été le coureur le plus célèbre. Symbole d’une reconversion idéalement réussie, pour le plus grand plaisir des téléspectateurs de la chaîne pan-européenne.

Par Jean-Guillaume Langrognet

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