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Maudit à vie

Publié le 05/09/2020 18:58

Horrible, affligeant, déchirant, tragique, navrant…. C’est avec le champ lexical de la cruauté que l’on pourrait qualifier le sort que la vie réserve à Thibaut Pinot.

Ce samedi, aux alentours de 15h30, une année entière s’est de nouveau écroulée lorsque le français a soudainement perdu contact avec le groupe des favoris, dans lequel Wout Van Aert menait un train d’enfer. En quelques minutes, celles nécessaires à lâcher définitivement prise et enterrer mentalement ses chances, tous les sacrifices d’une saison se sont avérés bien pesants comparés à leurs récompenses, parties en fumées dans la malheureuse chute de Nice. En cette poignée de secondes où l’on vit le franc-comtois aux abois dans le Port de Balès, où l’on passa du champion déchainé dans les bordures tarnaises à cet anti-héros rattrapé par son infortune, on comprit que les séquelles de la semaine passée s’avèrent en réalité bien plus grave que celles imaginées. Autant dans ses déclarations que dans ses actes, le morgelot semblait remonter crescendo vers son pic de forme, d’abord en retrait dans le col des Quatre Chemins, puis au contact des tous meilleurs à Orcières-Merlette, avant l’époustouflante démonstration d’hier, sur un terrain dont il n’est pourtant pas maître.

Comme en 2013, 2015 et 2016, c’est dès les premières pentes sévères des Pyrénées que le coureur de la Groupama-FDJ a brusquement craqué. Comme l’année dernière, comme tout au long de sa carrière, Thibaut Pinot n’a connu sur le Tour que peine et déception dans sa quête de classement général. Seule l’édition 2014 fait figure d’exception dans cette triste série. Dès lors, seule la notion de fatalité paraît juste au regard des malheurs du haut-saônois, comme frappé par un vicieux sortilège. Une nouvelle fois, Thibaut Pinot est bien ce héros tragique, ce perdant magnifique dont parle si bien Pierre Carrey, journaliste à Libération. Là où d’autres auraient abandonné, le français a tenu à aller au bout dans ses déboires, désireux de prouver son courage à défaut d’être en mesure d’afficher sa force. Escorté par l’ensemble de ses équipiers, excepté William Bonnet, dont l’abandon un peu plus tôt dans la course n’était peut-être qu’un mauvais présage, le franc-comtois voyait revenir à ses côtés de nombreux distancés, formant au fil des kilomètres un sinistre cortège, avançant à faible allure vers l’arrivée dans un silence de mort. Après l’heure des discours de réconfort, le temps du recueil était en effet venu, laissant les spectateurs assister bouche-bée au drame de la journée.Thibaut Pinot irrémédiablement lâché dans le Port de BalèsThibaut Pinot irrémédiablement lâché dans le Port de Balès | © Eurosport

Les mots manquent pour décrire ce cataclysme, tant il est difficile d’imaginer l’intensité des tristes sentiments qui dévorent Thibaut Pinot en son fort intérieur. Parce que ses yeux baissés et ce regard noir viennent directement succéder les pleurs de l’an dernier, parce qu’aux souvenirs de l’étrange mononucléose du Giro 2018 et le mystérieux genou blessé du Tour 2019 vient s’empiler ce dos meurtri par le vélo d’un concurrent sur la Promenade des Anglais, parce qu’au chagrin ne supplée que la détresse, il devient, à chaque défaillance, un peu plus dur de se révéler mentalement. Pour lui, mais aussi pour son équipe, rivée depuis quelques années sur ce projet qu’il semble incapable de concrétiser. Le statut de leader jouit d’une part de libertés et de réjouissances rares dans le monde du vélo, mais implique aussi des responsabilités qu’il devient de plus en plus difficile d’assumer pour le français.

Cependant, s’il est tentant de s’affliger et s’accabler sur cette maudite journée, il ne faut pas oublier le chemin parcouru pour y arriver. Depuis l’ascension de Thibaut Pinot au sommet du cyclisme mondial, la formation dirigée par Marc Madiot a bien changé. Renforcée en 2018 par l’arrivée d’un co-sponsor de taille, la compagnie d’assurance Groupama, l’équipe a su se hisser au niveau des meilleurs cylindrées sur de nombreux aspects, de l’entraînement aux performances pures en passant par le fonctionnement, tout en gardant un profond esprit francophone et respectant les traditions d’antan. Dans ce schéma, elle a attiré et vu éclore les champions tricolores de demain, à l’instar de David Gaudu ou Valentin Madouas, tout en fournissant à Arnaud Démare le meilleur train qu’un sprinteur français n’ait jamais possédé. Tout en reflétant la pointe du cyclisme français, la Groupama-FDJ en incarne aussi l’avenir, grâce à la récente création de la Conti, pépinière de jeunes talents. Et une fois la déception du jour digérée et les peines ravalées, tous les membres de cette grande famille repenseront aux progrès de cette aventure de longue haleine pour y puiser de nouveaux espoirs et trouver dans le passé la force de se projeter dans l’avenir. Car si Thibaut Pinot n’a plu aucune chance de triompher au classement général, lui et ses équipiers auront désormais tout le loisir de se glisser à foison dans les échappées pour aller chercher un succès de prestige. Et au regard de la qualité de l’effectif aligné sur cette 107e Grande Boucle, il y a de bonnes raisons d’y croire, pour vivre de nouveau l’exploit de l’Alpe d’Huez 2015. Allez !

Par Jean-Guillaume Langrognet

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