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Interview de Vincent Lavenu, directeur sportif d'Ag2r Prévoyance

Publié le 31/07/2006 11:54

Interview de Vincent Lavenu : "beaucoup de satisfactions avec des coureurs qui se sont battus tout au long du Tour."
Interview de Vincent Lavenu : "j'ai eu beaucoup de satisfactions avec des coureurs qui se sont battus tout au long du Tour de France."

22 juillet, Le Creusot. Effervescence au bus des Ag2r. Deux coureurs dans les dix, ça vous place devant beaucoup de responsabiltés. C'est l'heure de manger. Vincent Lavenu avale un sandwich, on se met à l'abri dans la voiture, moteur en marche pour la clim, il remplit le tableau des temps intermédiaires. Samuel Dumoulin est en piste. Pas mal ses deux premiers temps. Pour nous, c'est l'heure de faire le point sur trois semaines particulières pour Ag2r.

Vincent, à J-1 du terme du Tour 2006, par quels états d'âme êtes-vous passé sur ces trois semaines ?
"Souvent de grands moments de bonheur, beaucoup de satisfactions avec des coureurs qui se sont battus tout au long
de ce Tour, qui sont allés chercher la réussite qu'ils ont eue. Sylvain Calzati, Cyril Dessel et son Maillot Jaune, Christophe Moreau qui se bat tous les jours et est capable de se tranformer en équipier modèle... Une équipe qui s'entend bien, où il y a une bonne ambiance, des coureurs qui font le job à bloc. Tous concentrés autour des leaders et de l'objectif. Beaucoup de bonheur."

Comment s'est passée la remobilisation des coureurs vers de nouveaux objectifs, suite au retrait de Francisco Mancebo ?
"C'est vrai qu'on est passés par des états d'âme assez difficiles. Le départ a été très difficile à gérer en interne. Pas tellement par les coureurs, mais plus pour nous, la direction sportive et l'encadrement. Il a fallu fournir des explications valables à notre partenaire. Ca a été beaucoup d'énergie et beaucoup de déception. Il a fallu fixer de nouveaux points de repères, et on a travaillé avec les coureurs sur cette remobilisation nécessaire. Ce travail psychologique avec les coureurs a été bien perçu et ça a soudé encore un peu plus l'équipe. De ce mauvais événement, on n'a pas tiré de bénéfices, mais on a rebondi avec un nouvel état d'esprit. C'est vrai que les coureurs ont la capacité de se remettre rapidement dans le bain. Ils ont cet effort physique nécessaire. Pour eux, c'est hédonique. Ils peuvent se remobiliser plus vite que l'encadrement. Assez rapidement, on a été performants, ça a permis de rassurer et de repartir sur le sport."

Cyril Dessel, c'est une surprise, ou c'était attendu ?
"C'est une surprise de le retrouver à ce niveau-là. Je savais que c'était un très bon coureur, en l'ayant observé de longue date. Il faisait partie de l'EC Saint-Etienne-Loire, notre équipe un peu réserve, dirigée par Gilles Mas. On l'avait pris à l'essai chez Casino. C'est un gars de la région, il est passé pro chez Delatour, puis chez Phonak, et à un moment donné, j'ai saisi l'opportunité de le prendre quand Phonak l'a récusé pour le Tour. On est tombés d'accord assez vite. J'avais perçu ses qualités. Ca vient quand il est à maturité, 31 ans, c'est le bon âge. Il n'a pas pu s'exprimer vraiment sur le Tour jusqu'à présent. Phonak, on sait pourquoi. Chez nous, en 2005, opération de l'appendicite. Il a fait le seul Tour avec Jean Delatour, mais pas en état physique normal. Ses qualités physiques sont celles d'un grimpeur et d'un bon rouleur. Cette année, tout a bien fonctionné donc le résulat est là. Je savais qu'il pouvait bien marcher, peut-être pas à ce niveau-là, c'est une bonne surprise. Le Tour tel qu'il s'est déroulé, et notamment le départ, certains coureurs ont eu peur, et on a le sentiment qu'il y a eu un certain renouveau dans le cyclisme. Désormais, les Français ont leur place."

Meilleure équipe française sur ce Tour, ça évoque un sentiment particulier ?
"Non. Déjà, nous ne souhaitons pas être la meilleure équipe française, nous voulons être la meilleure équipe possible. Ce n'est pas une guerre franco-française. J'ai des collègues qui font bien leur travail. Un coup c'est eux, un coup c'est nous. Madiot a eu de la réussite sur les classiques, il a gagné et a été performant sur Paris-Roubaix. La satisfaction, c'est de gagner des courses avec des garçons sains, avec un bon état d'esprit et qui se fondent bien dans le groupe et c'est le cas actuellement."

Vous retrouvez-vous dans le cyclisme tel qu'on l'a vécu sur ce Tour ?
"Il semblerait qu'il y ait une décélération, que l'ensemble du peloton ait retrouvé des sensations de douleur qui sont nécessaires à l'effort cycliste. On avait le sentiment que certains coureurs étaient vraiment au-dessus du lot. Cette année, il y a du progrès. Je ne suis pas sûr que tout soit réglé mais on sent des gens qui se battent et pas une équipe ou des coureurs qui dominent outrageusement. Ca, c'est rassurant. Il faut veiller à ce que le cyclisme retrouve ses vraies valeurs."

Ce qui s'est passé avec Mancebo va-t-il vous amener à changer vos méthodes de recrutement ?
"Sur le passé des coureurs, pour Mancebo, on s'était beaucoup renseigné, avec plusieurs sources. Que ce soit les prises de sang offcielles et les proches, dont font partie certains journalistes qui connaissent bien les choses du cyclisme. Ce n'est pas suffisant, on se rend compte qu'un coureur qui veut arriver à tout, et qui a un réseau mafieux de gens qui sont là pour se faire de l'argent sur le dos des coureurs, a toujours la possibilité de contourner les règlements internes, les règles du contrôle antidopage, quelles que soient les énergies qui sont mises en place pour combattre. C'est désolant mais il faut trouver d'autres solutions. Pour Mancebo, on peut dire qu'on a été naïfs, certes, mais Mancebo a fait toute sa carrière dans une équipe respectée et respectable. On récupère cinq mois après un dossier faussé. L'équipe n'est pas responsable, mais on s'est fait berner, donc il ne faut pas que ce type de mésaventure nous arrive trop souvent."

Quand on a une équipe aussi en vue qu'Ag2r sur ce Tour, y a-t-il beaucoup de sollicitations autour des coureurs ?
"L'équipe et ses leaders, Cyril Dessel et Christophe Moreau, ont acquis une cote de sympathie très forte sur ce Tour. C'est nouveau. A nous d'y mettre de l'énergie pour gérer tout ça."

Pensez-vous qu'ils ont une marge de progression ?
"Christophe Moreau va plutôt sur sa fin de carrière mais il reste très solide. A 35 ans, il est devant. A Morzine, 3ème de l'étape, c'est un gros moteur. Il a besoin d'être en confiance, il se sent bien dans cette équipe, il a de nouveaux repères, de nouveaux copains, et il donne le meilleur. Il peut tenir ce rang-là sur plusieurs années, avec ce moteur-là, pas de soucis. Cyril Dessel peut encore progresser car il en est à ses premiers repères à haut-niveau. Et il faut que la malchance l'abandonne un peu. Sur ce Tour, il perd 30-40 secondes à l'Alpe d'Huez sur ennui mécanique, et 30 secondes sur la chute de Morzine. L'an prochain, s'il gère bien son approche du Tour, s'il arrive aussi affûté, il pourra avoir une approche encore différente et se surprendre lui-même."

Propos recueillis au Creusot le 22 juillet 2006.