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Interview de Philippe Mauduit et Alain Descroix

Publié le 25/01/2006 00:05

Interview croisée de Philippe Mauduit et Alain Descroix, au centre d'un projet scientifique avec l'équipe Bouygues Telecom.
Interview croisée de Philippe Mauduit et Alain Descroix, au centre d'un projet scientifique avec l'équipe Bouygues Telecom.

Dès la fin du Tour 2005, Jean-René Bernadeau nous l'avait annoncé : l'équipe Bouygues Telecom allait travailler plus scientifiquement et faire place à des notions comme aérodynamisme, ergonomie, coefficient de pénétration dans l'air (cx), etc... En coopération avec le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et Time, les coureurs sont allés à la faculté des Sciences de Luminy, le lundi 16 janvier. Pas encore de changements dans les positions, même si les coureurs semblent pressés d'en savoir plus, mais une simple prise des positions actuelles. Après, ce sera l'analyse et les évolutions, le programme s'étalant sur trois ans.Nous avons rencontré deux des acteurs principaux de cette aventure, Philippe Mauduit, un des directeur sportif de Vendée U pour Bouygues Telecom, et Alain Descroix, pour Time. Interview croisée.

Tour d'abord, une petite présentation...
Philippe Mauduit : "j'ai été coureur au Vendée U jusqu'en 1997, puis membre de Besson Chaussures, directeur sportif d'une équipe japonaise, entraîneur auprès du service développement à l'UCI et retour au Vendée U, fin 2004-début 2005."

Ce projet a-t-il un nom de code ?
Philippe Mauduit : "non, c'est un projet CNRS."

Quelle est la philosophie derrière ce projet ?
Philippe Mauduit : "il s'agit de trouver des solutions pour mettre nos coureurs dans une situation favorable, pour optimiser leurs performances et évoluer dans le monde actuel où tout va toujours plus vite et où on essaie d'avoir un coup d'avance. Jean-René a toujours voulu aller de l'avant, essayé d'être visionnaire, et il a saisi l'opportunité de cette étude. Tout ça grâce à Time et aux chercheurs de Time, qui nous ont rapproché du CNRS."

Le but est autant de progresser sur les contre-la-montre que sur l'ensemble des types de courses ?
Philippe Mauduit : "oui, tout en sachant que rien n'est magique. Il faut gagner une poignée de secondes par-ci, économiser quelques watts par-là. On ne va pas révolutionner le cyclisme ou bouleverser la position des cyclistes, mais on va améliorer certains points."

C'est un projet que Time avait déjà mené en Italie, avec Quick Step et Michael Rogers en particulier ?
Alain Descroix : "sur 2005, on a travaillé pour établir le nouveau vélo de contre-la-montre de Michael Rogers, qui est devenu les RXR. On est passés par les tests en soufflerie, pour avoir le meilleur Cx (NDLR : coefficient de pénétration dans l'air) possible et étudier tous les vélos qui étaient en fonction dans le peloton. Aujourd'hui, si on arrive au produit le plus abouti qui soit et qui est devenu champion du monde avec Michael Rogers, c'est le RXR. Maintenant, on connaît le vrai potentiel de ce vélo."

Quels chiffres peut-on donner, des pourcentages d'améliorations entre 2004 et 2005 ?
Alain Descroix : "chiffrer en secondes, c'est difficile. En revanche, par rapport au modèle de contre-la-montre de Time, le VX Special Pro, on a gagné 20 % de pénétration dans l'air. C'est certain que ça fait gagner du temps aux coureurs."

Vous n'avez mené cette opération que sur des vélos de contre-la-montre ?
Alain Descroix : "l'objectif était vraiment de sortir un vélo de contre-la-montre car on en avait vraiment besoin. On l'a fait avec un coureur, un vrai spécialiste, le champion du monde, pour lui amener le meilleur vélo possible. En ayant un partenariat jusque 2008, Time se devait d'apporter le meilleur vélo possible. On a réalisé le module le plus performant qui soit. Rogers est parti. Maintenant, c'est une autre coopération qui se met en place avec Bouygues Telecom et le CNRS de Luminy. On va travailler sur d'autres éléments, approfondir la position, le pédalage et, peut-être, faire bénéficier le consommateur de nouvelles géométries pour des cadres standards, et apporter un plus pour le consommateur."

Ce programme débute maintenant, peut-on en donner les grandes lignes ?
Philippe Mauduit : "c'est difficile de donner les étapes sur les trois ans, car au fur et à mesure du projet, on s'aperçoit qu'on peut orienter l'étude. Aujourd'hui, on a une vague idée de là où on voudrait aller mais il y a des ramifications qui arrivent et qui nous orientent dans d'autres directions. Aujourd'hui, on est encore un petit peu dans le vague, mais il y a plein de choses qui émergent et nous font réagir. Trois ans, ça ne sera pas trop."

Au cours de la première étape, vous avez fait l'état des lieux avec chacun des coureurs ?
Philippe Mauduit : "oui, il faut partir avec des éléments de base. On a pris les positions dans lesquelles les coureurs ont évolué jusqu'à maintenant, et c'est à partir de cette trainée aérodynamique, de leur morphologie, qu'on va établir une position optimale. Tout le monde est pressé de savoir. Maintenant, la balle est dans le camp des chercheurs. On n'a pas d'échéancier. On a trois ans, et c'est très vaste. Quand on regarde ce qu'a fait Armstrong, à part quelques photos, on n'a pas de traces. A nous d'établir tout ça. On sait comment gagner en aérodynamisme. Maintenant, est-ce que ça sera au détriment de la puissance, il faut analyser tous les paramètres, et ne pas faire d'erreurs."

Les coureurs sont-ils demandeurs ?
Philippe Mauduit : "jusqu'à maintenant, ils n'y avaient pas pensé. Personne parmi les coureurs ne l'avait suggéré. Quand on leur a proposé, ils ont été intéressés et la première réunion d'information a été intéressante. Ils ont questionné, et ils voudraient presque avoir des résultats tout de suite."

Ce type de démarche, les tests en soufflerie, et cetera, n'est-il pas plus courant à l'étranger ?
Philippe Mauduit : "aucun de nos nouveaux coureurs n'en avait fait. On se fait tout un monde de ce qui existerait à l'étranger, mais ça n'est pas ça. Il faut arrêter de se dire que c'est mieux ailleurs ou que si les Français ne réussisent pas, c'est qu'ils ne travaillent pas assez. Chez Rabobank, il n'y avait rien de mieux pour les coureurs que chez nous. Assez peu de coureurs ont pu accéder à ce type d'étude. Il y a quelques années, Cyrille Guimard l'avait fait avec Gitane. Armstrong, Moser et Indurain ont remis ça sur le tapis. Chez Saunier Duval, ce sont les quatre-cinq meilleurs qui vont passer des tests en soufflerie. Jamais une équipe ne l'a fait en totalité. C'est long, ça coûte cher, et les équipes ne le privilégient pas forcément."

Pour Time, si vous travaillez sur le cadre, vous avez aussi la possibilité de travailler sur les pédales et chaussures pour optimiser ?
Alain Descroix : "le but est de travailler sur les structures composites, et ce sur les trois années. Peut-être faudra-t-il apporter de la rigidité sur un cadre à certains endroits, du confort à un autre endroit. Concernant les appuis sur les pédales, c'est bien sûr important, et il y a toute une étude qui va se faire sur les appuis, sur chaque jambe, les surfaces d'appuis, sur ce qu'on peut améliorer de ce côté-là. Chez Time, on est très présents sur les modules mais aussi avec les pédales-chaussures. On peut aussi apprendre des choses sur les semelles. Pour le moment, par un système de capteurs, on cherche la base d'information avec les responsables du bureau d'études Time qui sont là."

Concrètement, cela va d'abord se mesurer sur les contre-la-montre ?
Philippe Mauduit : "non, pas forcément, car tous les contre-la-montre sont différents. La météo est différente, c'est difficile d'évaluer en temps. On n'est pas comme sur la piste. Ce qu'on sait, c'est que pour une même puissance développée, le coureur doit aller un peu plus vite. Pour les chercheurs, c'est de la recherche pure, c'est ce qu'ils apprécient. Ils savent bien recadrer si nécessaire en fonction des objectifs assignés."

Combien cela mobilise-t-il de journées de travail ?
Philippe Mauduit : "en journées, c'est difficile à mesurer car les journées peuvent être longues. Il y a trois ans où ça va bosser ardemment."

Time en attend-il des retombées d'image et, au final, plus de ventes ?
Alain Descroix : "on est une société qui s'intéresse au futur, avoir les meilleurs produits possibles. On veut proposer le meilleur produit au consommateur. Ce partenariat a pour but de faire progresser notre bureau d'études et avancer technologiquement. "

Votre bureau d'étude va travailler en direct avec le CNRS, tout ça avec le service-courses de Bouygues Telecom ?
Alain Descroix : "bien sûr, le thèsard choisi par le CNRS fait partie de Time. C'est Time qui fait la demande pour ce qui l'intéresse dans la recherche. Tout ce relationnel fait que, comme on l'a fait en 2005, le cadre RXR a débouché sur un cadre multicoque."

Si on devait résumer ce projet en quelques mots, quels seraient les maîtres-mots ?
Philippe Mauduit : "c'est technologie, et recherche au bénéfice de la compétition et du cycliste en général."
Alain Descroix : "pour Time, c'est essayer d'être toujours en avance sur les autres. Pour ça, il faut faire de la recherche et du développement, c'est ce que Time recherche avant tout : avoir toujours une longueur d'avance."

Propos recueillis à Saint-Cyr-sur-Mer le 17 janvier 2006.
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